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LA MÉTISSE

Une autre voix, enfantine aussi, mais avec déjà une façon de se vouloir donner une importance masculine, répond :

— France, je te vois !

Un petit homme, tout joufflu, tout rose, cheveux très blonds éparpillés au vent en boucles d’or, darde sous le feuillage sombre, parmi les arbres, au travers des herbes, des yeux clairs, scrutateurs, dont les naissants sourcils essayent un premier froncement, pour découvrir la cachette d’où part la voix qui appelle : Joubert !.

Tandis qu’il épie ainsi chaque arbrisseau, chaque brin d’herbe, les scrutant, attentif, l’œil au guet, un jeune éclat de rire part d’un buisson voisin, une fillette de quatre ans, ravissante de fraîcheur et de grâce enfantine, jolie brunette rieuse qui secoue, avec un air mutin, sa petite tête et les boudins soyeux de ses cheveux châtains, apparaît tout à coup et crie avec un rire heureux :

— Joubert !… Ah ! ah ! ah !… tu ne m’as pas trouvée !

La confusion du petit bonhomme, son irritation évidente de n’avoir pas à temps découvert la cachette, ses petites lèvres rouges qui se pincent de dépit, toute l’attitude de Joubert, à cet instant, augmente la gaieté espiègle de France.

Alors, le garçonnet, la mine un peu renfrognée, l’air boudeur, dit sur un ton qui semble péremptoire :

— À moi, France, maintenant. Ferme tes yeux !

La joyeuse fillette tourne aussitôt le dos aux arbres, abaisse ses paupières sur lesquelles elle pose gentiment deux petites menottes blanches, et dit :

— Va, Joubert… je ne vois plus !!

Le gamin retrouve dès lors son visage joyeux, il esquisse un sourire, et, courbé, à pas de loup, se détournant une, deux, trois fois, pour s’assurer que la fillette ne le trichera pas par un furtif et fugace coup d’œil dans la direction qu’il prend, il gagne un petit bouquet de saules touffus et s’y dérobe. Puis, de là, il lance de sa voix claire ce nom doux :

— France !

Toujours très riante, la fillette laisse tomber ses mains, ouvre de grands yeux bruns très mobiles, et du regard fouille à son tour l’abondante et riche végétation.

À cet instant, une voix de femme — celle qui a répondu tout à l’heure à l’appel du fermier MacSon — part de la maison :

— France… Joubert… venez déjeuner, petits !

La voix résonne sous le bosquet avec un accent de maternelle tendresse. Mais comme les petits ne répondent pas tout de suite, la même voix appelle encore :

— Joubert ! France !

Alors la fillette s’écrie :

— Joubert, entends-tu ? Didine nous appelle…

— France, réplique la voix du garçonnet sortant des touffes vertes du voisinage, trouve-moi d’abord !

La petite fille éclate de rire, un rire moqueur, puis elle court au bouquet de saules, se penche, voit son petit frère et clame :

— Joubert… je t’ai trouvé !

Deux rires mutins se mêlent, et, la main dans la main, courant tous deux, les petits volent vers la maison, répétant :

— Didine, nous voilà !

— Nous voilà, Didine !

Dans la maison où ils pénètrent, essoufflés, leur frais minois ruisselant sous une légère couche de sueur, une jeune femme les reçoit dans ses bras et les embrasse tour à tour.


III


La pièce dans laquelle viennent de pénétrer les deux enfants est la cuisine qui, tout à la fois, sert de salle à manger. Rien de luxueux, cela va sans dire ; mais tout y est d’une propreté éblouissante dans sa modestie et sa simplicité.

Dans un angle, le poêle, bien frotté au noir, reluit sous sa couche d’ébène. Au milieu de la pièce, une table carrée, recouverte d’une nappe bien blanche avec sa vaisselle immaculée et bien disposée, invite à s’y asseoir. Si cette table n’offre point le raffinement et la somptuosité des tables de richards, elle promet de donner le confort et la suffisance. On peut dire que, pour une table de fermier, elle a quelque chose de délicat dû, nul doute, à cette main de femme dont les doigts semblent posséder la magie de créer et d’harmoniser.

Cette femme, que nous venons d’entrevoir, se détache en une silhouette singulière. Sa vue frappe de suite l’étranger ; il la regarde attentivement comme avec une sorte de crainte mystérieuse. Cette physionomie imprévue semble l’étonner d’abord, le fasciner ensuite. Car cette femme ne ressemble à aucune autre femme par l’expression de sa figure. Elle apparaît comme une créature étrange et étrangère à ce monde. Elle repousse et attire tout à la fois. Il s’en dégage comme un fluide inconnu, mystérieux, qui inquiète. Ce n’est pas un monstre de laideur, ce n’est pas une beauté éclatante. Ses yeux très noirs attachent, mais leur éclat, allié à l’expression vague, sinon froide, de ses traits, écarte. Ni méchanceté, ni hauteur, ni mépris ; mais un quelque chose d’incertain qui semble dire : « Ne m’approchez pas ! »

Néanmoins, dès qu’on est devenu familier avec cette figure immobile, ces grands yeux étincelants, immobiles aussi, qui vous regardent avec une fixité singulière, cette figure très ovale, très brune, presque cuivrée, aux traits raidis, avec des lèvres toujours pâles, sèches, qui se serrent l’une sur l’autre… figure qu’on croirait sculptée dans un bloc de bronze… on finit par découvrir, jaillissant des yeux arrondis, certains effluves si doux, si pleins de bonté, de compassion, de fidélité, qu’on en demeure tout impressionné. Et, plus tard, lorsque les deux lèvres minces et blêmes s’écartent légèrement pour exprimer un sourire, ce sourire a une grâce, il revêt un charme, il ébauche une caresse, qui efface de suite l’impression peu sympathique du premier abord.

Lorsque, tout à l’heure, nous avons dit « une jeune femme », nous n’avons pas voulu faire entendre qu’elle fût la maîtresse de la maison, c’est-à-dire la femme du fermier. Ce n’est qu’une servante, une pauvre domestique de ferme, une femme à tout faire.

Héraldine Lecours est une orpheline issue de parents métis. Son père, canadien de la