Page:Féron - Le Capitaine Aramèle, 1928.djvu/61

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ouverts, de sorte que les dames en descendant des carrosses purent gravir l’escalier du kiosque sans être exposées aux rayons brûlants du soleil. Le gouverneur et le jeune duc suivirent les dames, puis vinrent les officiers du gouverneur et ceux des navires de guerre. Entourant le kiosque se tenaient les grenadiers, les huissiers, les marins et les chefs sauvages.

Lorsque tout ce monde fut à sa place, le gouverneur fit un geste de la main, et deux fanfares attaquèrent une marche guerrière. Et cette marche était à peine achevée que de la ville retentit un coup de canon : c’était le signal convenu pour ouvrir le tournoi.

À ce signal, Sir James Spinnhead apparut de derrière un buisson du voisinage, escorté de Sir George Parks et du major Whittle, ses témoins. Le spadassin anglais se présentait avec son sourire ironique aux lèvres et lorgnait effrontément les jolies femmes qui entouraient, sur le kiosque, le gouverneur et le duc de Manchester. Il avançait en cambrant sa belle taille, sa main gantée de blanc et bien posée sur la garde de sa rapière, respirant la confiance, mais peut-être trop arrogant… À l’apparition de Spinnhead une partie de l’amphithéâtre éclata d’applaudissements frénétiques. Spinnhead sourit largement et, enlevant son tricorne, s’inclina cérémonieusement devant les spectateurs.

Puis d’un autre buisson, un peu plus loin, sortit Aramèle suivi de ses seconds, Etienne Lebrand et Léon DesSerres. Aramèle s’avançait, calme et digne, la main posée, lui aussi, sur la poignée de sa rapière. Mais à sa vue nul applaudissement ne retentit : les Canadiens et les Français présents préférèrent s’abstenir.

Le capitaine salua froidement son adversaire qui, à son tour, salua par une brève inclination de tête. Quant aux seconds, ils ne se regardèrent même pas, attendu que Parks et Whittle méprisaient tout à fait ces deux enfants qui accompagnaient Aramèle, et attendu qu’Etienne et Léon n’avaient nulle envie de faire des courtoisies à deux hommes qu’ils reconnaissaient comme des ennemis implacables.

Pendant que les deux adversaires enlevaient leurs habits, une musique de fifres et de tambour retentit. Puis les deux duellistes achevèrent leurs apprêts, et un silence solennel s’établit. Murray leva une main, et tous les regards s’attachèrent avidement sur les deux adversaires qui tombèrent en garde et heurtèrent la lame de leurs rapières. On n’avait entendu qu’un léger bruissement d’acier, et aussitôt après Sir James Spinnhead, en esquissant un large sourire, se dégagea vivement et de sa lame il salua galamment les dames du kiosque.

De longs applaudissements saluèrent ce geste de matamore.

À ce dégagement de Spinnhead, Aramèle s’était contenté d’abaisser sa rapière et, sans bouger d’un pouce, il était demeuré immobile, ses yeux fixés sur son adversaire ; mais non sur le visage souriant et narquois de Spinnhead, mais sur sa main retenant la poignée de sa rapière. Aramèle surveillait cette main et cette lame comme un chat épie chaque mouvement de la souris qu’il guette. Car Aramèle, rien qu’à la façon dont il avait vu Spinnhead tenir son épée et la frotter contre la sienne, avait compris que cet homme, tout fanfaron qu’il se montrait, était un rude jouteur et qu’il n’avait aucunement volé sa renommée de duelliste. Il avait de suite reconnu la force de l’homme à la manière dont il serrait la poignée de sa rapière, c’est-à-dire que ses doigts y touchaient à peine, bien qu’ils parussent s’y presser avec force. Or, Aramèle savait qu’un homme qui tient ainsi une épée est un professionnel, et un professionnel qu’il n’est pas aisé de désarmer. De plus, le capitaine avait remarqué l’extraordinaire souplesse de l’homme, sa taille excessivement flexible et l’élasticité de ses jarrets. Certes Aramèle ne possédait pas moins de souplesse et d’agilité, mais sa taille plus courte, plus ramassée pour ainsi dire, son visage replet et son embonpoint lui donnaient un air de lourdeur qui le désavantageait énormément. Et lorsque les épées s’étaient choquées l’instant d’avant, il avait paru à tout le monde que le geste d’Aramèle avait été un peu plus lent, plus lourd, moins svelte et gracieux qu’avait été celui de Spinnhead. Aussi les paris étaient-ils tous en faveur de Spinnhead, et dès l’instant le pauvre capitaine était condamné.

Et son désavantage devint plus apparent lorsque Spinnhead, ayant salue les dames du kiosque puis la foule des spectateurs, redressa encore sa taille gigantesque, raidit subitement le jarret, jeta un regard perçant et narquois sur Aramèle qui, toujours calme et froid, attendait l’attaque, et bondit soudain la rapière en prime.

On crut voir un tigre qui se détendait