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LA GUERRE ET L’AMOUR

du volet. Elle put voir qu’il se faisait un grand cercle de lumière, et dans ce cercle les animaux tournaient, pris d’un affolement qui leur faisait perdre tout instinct de conservation. Ce grand cercle de lumière redoubla l’angoisse de la jeune fille.

Elle quitta la chapelle en courant. Elle trouva la grande salle tout illuminée par les clartés rouges de l’extérieur. Elle se précipita vers la porte, l’ouvrit. Elle poussa une clameur… Oh ! quel affreux spectacle ! Là, devant elle, sous ses yeux terrifiés, c’était l’enfer qui rugissait, l’enfer dans toute son horrible laideur, dans tous ses déchaînements. De longs jets de flammes jaillissaient de partout et volaient dans l’espace. Des brandons voletaient, tombaient et enflammaient des parties encore intactes de la forêt. Des serpents de feu couraient à travers les troncs des arbres en sifflant. Et des nuées de flammèches montaient, s’élevaient très haut, se mêlaient aux fumées, s’éteignaient, reparaissaient, puis s’abattaient comme une pluie de feu. Louise aperçut soudain une haute flamme éclater devant elle, ne sachant comment, ni d’où elle venait ; puis, avant d’être revenue de sa surprise, elle constata que les étables flambaient, poussant vers le ciel obscur de hautes langues de feu. À cette vue, un vague soupçon la saisit. Elle sortit dans la cour et lança un coup d’œil inquiet vers le toit de la maison. Horreur ! toute la toiture était en feu. À cet instant, un coup de vent terrible plongea dans la place, un nouveau nuage de fumée noire roula, tout illuminé de flammes, et Louise fut saisie dans ce tourbillon. Elle se sentit soulevée, emportée… Elle cria, mais son cri fut couvert par un craquement, un déchirement affreux, comme le toit de la maison s’effondrait en lançant dans les airs une immense gerbe de flammes et d’étincelles. Louise venait de tomber tout près de l’étang dont les eaux, à demi taries, bouillaient et fumaient.

Et l’ouragan de feu, de fumée, de rugissements et de clameurs continuait…

Tous les animaux venaient de s’élancer dans une course éperdue vers le nord… toujours vers l’incendie qui les guettait.

♦     ♦


Le soir du quatrième jour, lorsque le rideau de fumée et de cendre se fut dissipé et qu’apparut l’immense brasier rouge qui illuminait ciel et terre, avec son infinité de colonnes et de pilastres de feu, presque tous les habitants de la Pointe-aux-Corbeaux se dirigèrent vers ce spectacle qu’ils voulaient considérer de près.

Carrington, devant ce tableau splendide et terrible à la fois, avait senti comme une pointe acérée et brûlante entrer dans son cerveau. Il ne cessait de penser à Louise, à Louise qui n’avait pas été revue, pas plus que son père et sa mère, pas plus que l’engagé, Guillaume. Qu’était-il advenu de ces gens ? La pensée d’un malheur irréparable le troubla profondément. Un remords lui vint, s’accusant d’être la cause de ce malheur. Si, en effet, il avait rendu à Louise son fiancé, celui-ci les aurait peut-être arrachés, elle et ses parents, à cette horrible mort. Il pouvait donc s’accuser d’avoir tué Louise et ses parents. N’ayant pu accomplir le crime qu’il avait médité contre Olivier, parce que la vision de Louise, qui le poursuivait, l’en avait empêché, il commettait un autre crime, un triple crime, dans un coup de folle jalousie. Trois victimes innocentes dorénavant le marqueraient pour toujours comme l’auteur de leurs tortures imméritées. Il n’était plus qu’un criminel de droit commun, lui le gentilhomme, lui l’honnête homme fier de son nom et de sa position sociale. Tout son visage blême, une honte le couvrit d’un rouge ardent, de ce même rouge dont le brasier là-bas, achevant de consumer ses victimes, rougissait la face du ciel.

En proie à ces regrets, à ces tourments, au remords qui mordait son cœur, Carrington se promena longtemps sur le pont de son navire, éclairé d’une rougeur sanglante par les clartés rougeâtres qui emplissaient le ciel. Le navire était désert, marins, soldats et officiers, attirés par la curiosité, étaient allés, en même temps que les villageois, aux abords du brasier. Carrington, tout en pensant à Louise, n’oubliait pas son fiancé, Olivier, toujours enfermé dans une cabine de l’entrepont. Vers les dix heures, il aperçut un canot se détacher de la rive et venir dans la direction de son navire. Il reconnut deux de ses officiers. L’un d’eux connaissait les relations de Carrington avec les gens de la Cédrière et venait en toute hâte lui faire une communication à leur sujet. Et voici ce qu’il lui dit :

— Monsieur, il se passe là-bas — il indiquait les bois incendiés — un fait étrange. On peut distinguer, à travers les colonnes de feu, une forme humaine qui va et vient et une forme qui a toute la ressemblance d’une femme.

À ces paroles, Carrington bondit.

— Êtes-vous certain des choses que vous avancez, monsieur ? dit-il d’une voix tremblante d’émotion.

— Mon camarade a vu, comme moi, de ses propres yeux, et tout le monde qui se trouve rassemblé là-bas a vu et voit encore la même femme se promener dans ce brasier.

Carrington parut frappé d’hébétude. Il réfléchit un moment. Puis, prenant une