Page:Féval - Le Fils du diable - Tomes 1-2.djvu/285

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figure pensive qu’il avait, vue déjà deux fois… En ce moment, un cri perçant et d’espèce particulière s’éleva parmi le tumulte du bal.

La physionomie de l’Arménien changea comme par magie ; son sourire lourd disparut, et son œil brilla sous la ligne tendue de ses sourcils.

En même temps, sa taille affaissée et vacillante se redressa dans toute sa hauteur.

Toute différence entre le viveur au costume d’Arménien et l’austère cavalier bavarois se trouva effacée par ce brusque changement. Si Franz avait pu garder un doute, ce doute aurait dû s’évanouir en ce moment.

L’Arménien, droit sur ses jambes, les reins cambrés, la tête jetée en arrière, avait la pose d’un homme qui écoule attentivement. Son ivresse semblait faire trêve ; ses muscles amollis, avaient repris leur ressort, et un rayon d’intelligence perçait le brouillard somnolent qui voilait naguère sa prunelle.

Il ne répondait plus aux lazzi de ses voisins.

Au bout de deux ou trois secondes, un autre cri, pareil au premier, se fit entendre encore.

L’Arménien s’élança au plus fort de la foule et la perça en ligne droite, dans la direction indiquée par les deux cris entendus.

C’était un signal ; Franz le devinait. Il voulut s’élancer à son tour, et suivre l’Arménien, car ce mystère piquait sa curiosité de plus en plus, mais la cohue se refermait plus compacte. Elle serrait ses rangs, violemment ouverts par l’effort irrésistible de l’Arménien, et présentait une sorte de muraille qu’il eût été malaisé de franchir.

Deux ou trois minutes se passèrent de la part de Franz en tentatives vaines. Pendant cela, l’homme qu’il prétendait poursuivre avait fait du chemin ; Franz ne pouvait plus l’apercevoir.

De guerre lasse, il retourna sur ses pas, et se dirigea vers le côté de la Salle où il avait cru voir de loin les deux dominos, en compagnie du majo.

Il ne s’était point trompé ; la grande et la petite femme étaient ensemble au fond de la salle. Elles se promenaient en se tenant par le bras ; mais il n’y avait point d’homme avec elles.

Si le majo leur avait servi un instant de cavalier, elles l’avaient oublié déjà ou du moins, par un tacite accord, elles se taisaient sur son compte.