Page:Féval - Le Fils du diable - Tomes 1-2.djvu/399

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contempla durant quelques secondes en silence. Elle avait ce bon sourire de la mère qui aime et qui est heureuse…

— Que vous voilà revenu bel homme ! mon Julien, dit-elle enfin d’une voix douce et toute imprégnée de tendresse ; — mais nous parlions de la mélancolie de votre sœur… N’êtes-vous point triste aussi, mon fils… Il me semble que vous n’avez plus vos gais sourires d’autrefois, et que vous revenez avec un chagrin que vous ne voulez point dire…

Elle prit la tête de l’enseigne à deux mains, et lui mit un baiser sur le front.

— Savez-vous que je suis bien fière de votre conduite ! reprit-elle. On a vu votre nom trois fois dans les journaux, l’été dernier… tout le monde me parlait de vous ; voilà ce qui s’appelle porter un titre comme il faut ! me disait-on. Il y a eu un baron d’Audemer, chef d’escadre sous Louis XV, votre Julien, Madame, sera pour le moins contre-amiral… Jugez si j’avais de l’orgueil !… Merci, mon cher enfant, merci ! pour toute la joie que vous m’avez donnée.

Julien lui rendait ses baisers, et souriait à ses sourires ; mais il gardait cet air distrait qu’il avait eu durant tout le déjeuner.

— Mon Dieu ! dit madame d’Audemer, qui l’examinait attentivement ; — vous avez quelque chose, Julien ? ne me le cachez pas, je vous en prie !… Seriez-vous mécontent de votre service ?… quelque chef injuste ou trop sévère…

— Je me plais à bord, interrompit renseigne, et je suis l’ami de mes chefs…

— C’est que vous n’avez besoin ni d’eux ni de personne, mon fils ! répliqua la vicomtesse ; — on dit que les jeunes gens comme vous, qui ont le cœur fier, sont malheureux parfois sur les vaisseaux de la marine royale… Je ne veux pas que mon Julien soit malheureux, au moins ! Au premier dégoût, nous donnerons bien vite votre démission, et vous nous reviendrez ici à Paris… En définitive, vous avez déjà deux campagnes, et c’est bien assez pour un gentilhomme qui n’est pas forcé d’en faire son métier… N’est-ce pas votre avis, Julien ?

— Ma mère, la marine me plaît… et…

— Et quoi ?

— Si je n’épouse pas Esther…