Page:Fabre - Chroniques, 1877.djvu/71

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St. Jean, l’autre après-midi, cinq ou six personnes qui marchaient devant moi se sont retournées brusquement, croyant qu’il s’agissait d’une décharge de mousqueterie nous éclatant inopinément dans le dos. Si la chose fût arrivée, elles n’en eussent pas été surprises, car on s’attend à tout une fois sorti des portes de la ville.

Dans cette foule armée, les simples piétons qui portent l’uniforme noir, ont peine à se retrouver, et il leur faut se donner rendez-vous, par la voie des journaux, pour se rencontrer au coin d’une rue. Un gros monsieur s’est trouvé pris, hier après-midi, à la sortie de la porte St. Jean, entre deux volontaires et un Trifluvien qui avait déraillé en partant de l’hôtel Kirvin, et a été transporté par le courant jusque chez Bansley.

Une sentinelle veille sur la Plateforme à ce que les flâneurs ne soient pas enlevés par les Féniens.

Les gens que vous connaissez le mieux ne vous abordent que le fusil au bras. La moitié de vos connaissances portent l’uniforme et vous présentent la bayonnette lorsque vous leur tendez la main. Là où vous pensiez retrouver un ami, qui vous permettait la familiarité de passer votre bras sous le sien, vous vous trouvez en face d’un défenseur du pays, qui vous dit de faire un écart à gauche et de le laisser courir où la trompette l’appelle. Les commis de banque eux-mêmes, qui d’habitude concentrent toutes leurs forces pour repousser les marchands qui demandent de l’escompte, sont armés jusqu’aux dents pour défendre leur or.

Ce spectacle militaire incessant donne à la ville une animation extraordinaire. Nos jeunes soldats sont pleins de la plus martiale ardeur, et rien qu’à les voir passer dans nos rues on devine que, dans leurs veines, coule le sang français, ce sang qui, en fermentant, produit les plus beaux courages, les plus fiers élans.

Les gens timorés retirent leur argent des banques et vont