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volte, le Père Peinard, l’Aurore, les Temps Nouveaux, la Revue Blanche, le Libertaire, la Guerre Sociale, avec les signatures de Gaston Dubois-Desaulle, Charles Vallier » l’ex-sergent Gauthey, Jacques Dhur, pour ne citer que les principaux.

À la suite des dénonciations récentes d’Albert Londres, Biribi aurait été, dit-on, supprimé par décret. Disciplinaires et condamnés militaires devraient purger leur temps dans des prisons et forteresses de France, les détenus au régime de l’isolement individuel. Mais l’ex-officier André Marty, condamné à la suite de la révolte des marins de la Mer Noire, en 1919, a relaté dans l’Humanité, sur le régime qu’il a vu appliquer dans les Maisons Centrales, des faits qui rappellent étrangement les mœurs du bled algérien, avec cette différence qu’aux mauvais traitements s’ajoute la privation d’air pur, de soleil et de ciel bleu.

On peut sans aucun doute amender le Code Militaire, et rendre moins barbare le séjour des Biribis de France ou d’ailleurs. On ne les supprimera vraiment que le jour où seront licenciées les Armées dont ils sont l’indispensable soutien. ― Jean Marestan.


BISTROCRATIE. (De bistro, et kratos, force.) — De toutes les craties, celle-ci est la plus nuisible. Sur elle s’appuient les autres craties, qui lui prêtent main-forte, en échange des services qu’elle leur rend. Le règne de l’alcool marche de pair avec celui de la finance : bistrocratie, ploutocratie sont deux sœurs siamoises qui mourraient si on les séparait. Ce sont les deux piliers de la médiocratie.

La Bistrocratie est le résultat le plus clair du régime pseudo-démocratique que nous subissons. Le règne de la 3e République, c’est le règne du Poivrot, c’est le règne des banquets soulographiques où sont exaltés en des discours fumeux, au milieu des hoquets et des vomissements, la vérité, la justice, la paix, le droit, etc… C’est le règne de gens qui se grisent de belles paroles, ont soif de domination et que l’ivresse du pouvoir trouble au point qu’ils en perdent tout équilibre, titubent et roulent dans le ruisseau… Quand un homme politique prononce un discours, il me semble entendre un malheureux alcoolique répétant machinalement des mots qu’il ne comprend pas, et des phrases sans queue ni tête où il est toujours question des mêmes inepties et des mêmes lieux communs.

L’expression pot-de-vin a un sens. La bistrocratie a pour conséquence immédiate et fatale le pot-de-vinat qui est, comme vous le savez, l’art de faire des affaires en faisant de la politique.



Aucun opium n’est plus capable d’endormir les énergies, d’émasculer les volontés et d’abrutir les individus que l’alcool, l’alcool versé méthodiquement, systématiquement, avec une sorte de sadisme, aux foules, par des gens qui s’y connaissent et savent tout le parti qu’on en peut tirer. Sa puissance est redoutable et son utilisation pour l’asservissement des peuples ne date pas d’aujourd’hui. Mais aujourd’hui il triomphe, et c’est lui qui apparaît finalement comme le vrai, l’unique vainqueur de la grande guerre. Il remporte chaque jour des victoires « héroïques » sur l’intelligence, la volonté et l’amour. Il ne crée rien : il propage la mort, c’est tout. Qu’on ne me dise pas qu’il donne du génie : mettez devant un verre d’alcool un imbécile : vous verrez s’il accouchera d’un chef-d’œuvre ! Le penseur, l’artiste, le poète, n’ont pas besoin de cet excitant. L’alcool produit l’imbécillité et la folie : le génie ne lui doit rien. L’alcoolique dépose dans une urne un bulletin de vote sans savoir ce qu’il fait, mais ceux qui versent l’alcool savent ce qu’ils font.

Le fameux « pinard » est le père de tous les vices.


Il engendre tous les maux. Quiconque se livre à la boisson est perdu. Pour un verre de pinard, que ne feraient pas certains individus ? J’ai vu des militaires, et même des civils, trahir leurs camarades pour quelques gouttes de vinasse ! L’ouvrier se pinardise jusqu’au cou pour oublier ses misères, mais en même temps il perd l’énergie qui lui permettrait d’améliorer son sort.

Enivrez-vous d’idées, camarades, et non de gniole, cela vaudra mieux.



La suprême habileté des dirigeants consiste à combattre l’alcool en souhaitant, au fond, que leurs projets n’aboutissent pas. Ils savent que l’avenir de la race est sérieusement compromis par l’alcool, ce qui les « embête », car il faut des « hommes » pour peupler les casernes, mais d’autre part il est nécessaire que les méninges des électeurs soient atrophiées afin que l’esprit critique n’y pénètre pas. C’est pourquoi ils sont à la fois pour et contre l’alcool. Comment résoudre cette antinomie ?

L’alcool, c’est comme les Jésuites : on le chasse, il revient. Il revient. Il change de nom et porte une autre étiquette, mais c’est le même poison qui reparaît sous des espèces aussi nocives.

Repopulateurs, voilà votre ennemi ! Mais vous ne le combattez qu’avec des mots, vous faites semblant de le combattre avec d’autres arguments et pour d’autres motifs. On peut le combattre pour d’autres raisons que les raisons exclusivement patriotiques qui, chez vous, priment toute raison.

Qu’en pensez-vous, illustre professeur Pinard ?



On se demande à quoi peuvent bien servir les sociétés et les ligues antialcooliques, presque aussi nombreuses que les beuglants et les estaminets ? Le mal augmente chaque jour, le niveau intellectuel baisse de plus en plus. Ce qui est perdu pour l’intelligence n’est pas perdu pour le bistro. Pendant qu’on boit, on ne pense pas. Le régime bistrocratique est en harmonie avec la littérature avariée qui convient aux esprits faibles, avec la morale « immorale » des bourgeois et, l’incohérence de leur politicaille. Tout cela, c’est la même civilisation à l’envers.

Le cabaret a un complice : le cinéma. Ils ont les mêmes clients : cinématomanie et bistromanie, c’est la même manie se traduisant par la même aboulie (ou mort intellectuelle)

Ils ont un agent de liaison en la personne de maint romancier-feuilletonniste qui se charge de fabriquer, à l’usage de ses lecteurs peu exigeants, le stock d’aventures et de péripéties qu’ils verront ensuite, bouche bée, défiler sur l’écran. On quitte le bistro pour le ciné, et réciproquement. Ce ne sont pas des concurrents, mais des voisins qui vivent en bonne intelligence et se font mutuellement de la réclame.



La démocratie a ses rois, aussi tyranniques que ceux de l’ancien régime. Les rois de la démocratie, autant de roitelets formant de petits Etats dans l’Etat, ce sont Messieurs les bistros, possédant chacun son fief, qui débutent sans un sou et finissent millionnaires, achètent pour commencer une boutique modeste qu’ils revendent pour s’agrandir plus loin, étendant chaque jour les limites de leur royaume jusqu’à ce qu’ils crèvent d’apoplexie après une existence parfaitement inutile.

Depuis quelque temps un bistro s’est installé sous mes fenêtres. Il a empoisonné tout le quartier. Ce petit coin paisible est devenu inhabitable. Un phonographe ne me fait grâce d’aucun air à la mode, d’aucune ritournelle, d’aucune roucoulade. Tout le répertoire