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que celle de la vertu. (J.-J. Rousseau). ― On ne fait son bonheur qu’en s’occupant de celui des autres. (Bernardin de Saint-Pierre). Le bonheur dépend uniquement de l’heureux accord de notre caractère avec l’état et les circonstances dans lesquels la fortune nous place. (Helvétius). ― Le bonheur n’est qu’un sentiment du Bien. (Volney). ― Le bonheur est, en général, le résultat des commodités. (Raynal). ― Le bonheur tient plus aux affections qu’aux événements (Mme Roland). ― Le bonheur est le résultat des sensations aqréables. (Sénaucourt). ― Le bonheur consiste à avoir beaucoup de passions et beaucoup de moyens de les satisfaire. (Fourier). ― Le véritable bonheur est nécessairement le partage exclusif de la véritable vertu. (Cabanis). ― Religion à part, le bonheur est de s’ignorer et d’arriver à la mort sans avoir senti la vie. (Chateaubriand). ― Tout bonheur est fait de courage et de travail. (Balzac)…

Les religions sont encore moins explicites que les philosophies. Elles placent le bonheur dans l’amour de Dieu et dans l’obéissance à ses commandements. Elles affirment que seul est heureux celui qui confie aveuglément à la Providence le soin de sa destinée. Elles disent encore que le bonheur réside dans la pratique constante de la vertu, en sous-entendant ― cela va de soi ― que la vertu elle-même réside dans l’observation scrupuleuse de la Loi de Dieu. S’avisant enfin que cette conception abstraite du bonheur est sans cesse infirmée par l’expérience et l’observation, les Religions proclament sentencieusement que « le bonheur n’est pas de ce monde ». Il est aisé de concevoir pour quels motifs et dans quel but les clergés de tous les Cultes enseignent que, sur notre infortunée planète, nul ne peut être heureux : savoir que l’homme a soif de bonheur et lui dire qu’il le cherchera vainement ici-bas, c’est lui dire du même coup qu’il ne le trouvera que dans la Patrie céleste dont les représentants de Dieu possèdent les clefs ; c’est aussi, jeter dans le cœur humain ces germes de résignation qui couvrent la terre de têtes inclinées, de volontés soumises et de genoux ployés ; c’est avilir l’existence éphémère que limitent le berceau et la tombe ; c’est donner corps au fantôme d’une vie impérissable dans laquelle le bonheur serait, pour les élus, le fait constant et universel. Il me paraît superflu d’insister.

Ainsi : d’une part, les philosophies, encroûtées dans la glorification béate de ce qu’elles appellent la vertu, s’avèrent Impuissantes à définir clairement le bonheur, à en préciser la nature et à en indiquer le chemin ; et, d’autre part, les religions en font comme un mirage lointain qui ne peut devenir une réalité positive que dans les Paradis problématiques qui appartiennent à l’empire de l’au-delà.

Eh bien ! Puisque les religions et les philosophies se refusent à nous renseigner, cherchons ailleurs. Descendons en nous-mêmes et, simplement, modestement, cherchons à découvrir ce qui nous rend, heureux et ce qui nous rend malheureux. Car, le mot « bonheur » est, en soi, vide de sens précis. Bonheur et malheur, joie et tristesse, rires et larmes sont des mots qui, intrinsèquement, ne signifient rien ; ils ne représentent rien de positif en dehors des êtres qui sont heureux ou malheureux, joyeux ou affligés, riant ou pleurant. De même que « bien et mal », « vice et vertu » sont des expressions qui ne veulent dire quelque chose que si elles se rapportent à une action donnée, qu’on qualifie de bonne ou mauvaise, de juste ou injuste, de vicieuse ou vertueuse, les termes « bonheur ou malheur » n’ont un sens réel et concret que s’ils se rapportent à un être sensible à la souffrance ou au plaisir ; heureux ou malheureux. C’est donc à l’individu qu’il faut en venir pour définir le bonheur, puisqu’il s’agit de préciser ce qu’est un homme heureux ; c’est à l’individu qu’il faut laisser le soin de chercher et de trouver son propre


bonheur. La base et la mesure du bonheur se trouvent en lui, tout en lui et tout autre substratum serait erroné et toute autre mesure serait arbitraire.

Et, maintenant, je propose la définition suivante, dont j’ai pesé un à un tous les termes : « Le bonheur consiste dans la possibilité, pour chaque individu, de satisfaire librement tous ses besoins : physiques, intellectuels et moraux ». Plus cette possibilité s’étendra, plus diminueront le nombre et la puissance des obstacles naturels et artificiels qui diminuent ou paralysent cette « possibilité » et plus la somme de bonheur réalisée sera accrue. Je dis : « la possibilité » et, par conséquent, non pas seulement « le droit » ― ce qui pourrait être tout platonique et, au surplus, existe déjà ― mais « la possibilité », ce par quoi j’entends les moyens pratiques, mis à la portée de tous, permettant à chacun de satisfaire ses besoins, tous ses besoins : physiques, intellectuels et moraux, au fur et à mesure qu’ils se présentent et selon le degré d’intensité qu’ils possèdent. J’ajoute que, telle que je la comprends, l’exacte notion de ce qui est le bonheur, non seulement comporte, pour l’individu, cette possibilité, mais encore implique la certitude que cette possibilité ne lui sera jamais ravie par une contrainte d’ordre social. Car si c’est une souffrance pour lui que d’éprouver un besoin et de ne point avoir la possibilité de le satisfaire, c’en est une aussi que de prévoir qu’en un jour plus ou moins rapproché, une force extérieure pourra le priver de cette possibilité. La sécurité du lendemain donne à l’esprit cette tranquille sérénité qui, à elle seule, constitue déjà un bonheur très appréciable.

Il importe de tourner carrément le dos à ceux qui nous présentent un plan social qui confierait à quelques-uns, fussent-ils les meilleurs ― et qui donc les garantirait tels ? ― la mission d’assurer le bonheur de tous. Ce bonheur prévu, uniforme, réglementé, mesuré, dosé, distribué à jours et heures fixes, à Pierre comme à Jeanne et à Paul comme à Lucie, ce serait tout de suite la contrainte pour tous et promptement l’ennui pour le plus grand nombre. « Chacun prend son plaisir où il le trouve », dit un vieux dicton populaire. Ce proverbe est parfaitement exact et comme les goûts, les aspirations, les aptitudes, les sentiments, bref, les besoins, forment un tout d’une variété quasi infinie, non seulement en ce qui concerne la multitude des êtres, mais encore en ce qui touche le même individu doué d’une extrême sensibilité ; comme la nature est essentiellement spontanée, capricieuse et ondoyante, le seul moyen qui soit de garantir à chacun toute la somme de bonheur réalisable, c’est de ne tolérer aucune institution sociale susceptible de mutiler chez qui que ce soit cette adorable fantaisie des aspirations et cette merveilleuse diversité des goûts. N’obligez personne à se désaltérer à la même coupe que vous : vos lèvres y puisent un nectar délicieux ; les lèvres d’un autre pourraient y trouver du fiel !

Il est curieux de constater que dans l’étude des problèmes les plus ardus et où règnent la confusion et l’équivoque, il suffit de fuir les solutions inspirées de l’esprit et des méthodes autoritaires pour que les termes de ce problème se précisent et que la lumière se fasse. Cette constatation, que le lecteur a déjà eu et aura maintes fois encore l’occasion de faire, prouve l’excellence et la supériorité des méthodes et de l’esprit libertaires.― Sébastien Faure.


BONHOMME (JACQUES). Jacques Bonhomme est le nom sous lequel on désigne souvent le paysan français, quand on veut faire ressortir la condition misérable qu’il dut jadis supporter. Taillable et corvéable à merci, Jacques Bonhomme fut un véritable esclave sur qui le Seigneur possédait tous les droits. Crevant