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le cerveau fût le siège, le substratum, le soutien de la pensée, il apparaissait sacrilège d’attribuer à cet organe matériel l’élaboration de principes subtils et immatériels comme l’intelligence, l’esprit, l’âme. Les animaux ont un système cérébro-spinal parfois très développé et cependant ne possèdent pas cette faculté d’abstraction, d’évocation, de création, que Dieu a réservée à son œuvre de prédilection, l’homme. L’âme émanait du souffle divin.

Un illustre parrainage couvrait les pontifes du xixe siècle ; et, longtemps avant eux, un des plus grands philosophes de l’antiquité, Aristote, allait jusqu’à renier au cerveau tout rôle dans la vie intellectuelle, plaçait dans le cœur le centre de la pensée ! La doctrine aristotélicienne, si puissante au moyen-âge, paralysa presque entièrement l’esprit de recherche et le goût de l’expérimentation ; on croyait à la parole du maître. Pourtant, Galien reconnut les principales fonctions cérébrales, et Hérophile et Erasistrate, de l’École d’Alexandrie, les avaient étudiées « sur des condamnés à mort qu’ils ouvraient tout vivants pendant qu’ils respiraient encore. (Celse, cité par Lhermitte). »

En réaction contre l’enseignement d’Aristote, Descartes soutint la conception mécaniste de la physiologie humaine, l’appliqua au système nerveux, établit le premier la réalité de l’are réflexe et localisa l’âme dans la glande pinéale. Puis Willis, et ensuite Gall et Spurzheim étudièrent la structure de la matière cérébrale, précisèrent son agencement et sa répartition, tentèrent les premières localisations fonctionnelles que les savants contemporains ont enfin déterminées.

Dès lors quelles sont, à l’heure actuelle, les connaissances les plus précises, les plus valables concernant le système nerveux ? Et les conditions aujourd’hui connues de son fonctionnement permettent-elles de le regarder comme une manifestation étroitement spécialisée des phénomènes physico-chimiques qui dominent toute la biologie ?

L’anatomie macroscopique, l’exploration à l’œil nu font pressentir du premier coup la haute noblesse, la puissante différenciation de l’axe cérébro-spinal. Chez l’homme, le cerveau se présente comme l’organe le plus volumineux, après le foie, et le plus riche en vaisseaux sanguins. Son poids atteint la cinquantième partie de celui du corps entier. Chez les individus et dans les races, son développement, ainsi que celui des circonvolutions dont il est sculpté, répondent au degré d’évolution intellectuelle : plus grands dans les hommes et les groupes ethniques et d’éducation supérieure ; moindres chez les ignorants et les peuplades arriérées. Dans la série animale, la même gradation marque le passage d’une classe à l’autre, d’un embranchement inférieur à un supérieur. Le poids relatif du cerveau va du cinquantième chez l’homme au cinq centième chez l’éléphant ; au trois millième chez la baleine. L’indice pondéral, calculé sur 10.000, monte de 1,8 chez les poissons, à 7,8 chez les reptiles ; 42,2 chez les oiseaux ; 53,8 chez les mammifères ; 277,8 chez l’homme. L’observateur libertaire verra là une nouvelle confirmation de cette loi d’ontogenèse générale : la fonction modelant l’organe. Et, en regard, combien s’avère encore une fois puérile et inféconde la conception théologique d’un Créateur façonnant les êtres selon les caprices de sa bonne ou de sa mauvaise humeur !

La section longitudinale ou transversale du cerveau le révèle composé d’une masse molle, où l’œil distingue déjà une substance grise et une substance blanche non mélangées au hasard d’une mosaïque irrégulière mais disposées en conglomérats de forme et de volume bien tranchés, dont la configuration générale se retrouve à peu près identique chez tous les animaux suffisamment évolués. Ainsi, la partie la plus externe


du cerveau est formée par une couche régulière et continue de substance grise appelée « manteau », « pallium » ou « écorce ». Des ilots ou bandes de substance blanche séparent le pallium de noyaux de substance grise situés à la base du cerveau et dont les plus importants sont la « couche optique » ou « thalamus », le « corps strié » ou « noyau caudé », le « bulbe olfactif ». L’étendue et l’épaisseur du manteau croissent au fur et à mesure qu’on s’élève sur l’échelle zoologique : chez l’amphibie, la pallium est plus petit que le corps strié, tandis que chez l’homme l’écorce comporte une masse bien supérieure aux autres formations grises qu’elle recouvre d’ailleurs presque complètement. À l’opposité, le bulbe olfactif, si développé chez les reptiles, subit une régression marquée chez les mammifères et surtout, parmi ceux-ci, chez les Primates.

Grâce à l’histologie, ou anatomie microscopique, il a été possible de pénétrer la structure intime du système cérébro-spinal, formé presque en entier par deux éléments très caractéristiques et tout à fait particuliers : la cellule nerveuse ou « neurone » et la fibre nerveuse. ― Au nombre de près d’un milliard rien que dans l’écorce grise, les neurones présentent une texture spécifique adéquate à leur fonction différenciée dans l’organisme, et leur protoplasma renferme des formations qui leur sont propres : neuro-fibrilles, canaux de Holmgren-Golgi, pigment ocre ; corpuscules chromophiles. Leur taille varie de cinquante millièmes de millimètre à cent quarante millièmes de millimètre (moelle de bœuf) ; ces dernières sont visibles à l’œil nu. ― Enfin, caractère hautement distinctif, les neurones rayonnent autour d’eux des prolongements filamenteux plus ou moins nombreux que l’étude histo-physiologique a divisés en deux sortes : les uns, très ramifiés, à surface rugueuse, au nombre de cinq à six, s’appellent « prolongements protoplasmiques » ou « dendrites » et conduisent les excitations de toute nature vers la cellule (conduction cellulipète) ; les autres, au nombre d’un par cellule, sont lisses, plus ténus, moins ramifiés et transmettent les impulsions issues du neurone (conduction celluli-fuge) ; on les nomme « cylindre axe » ou « axone ». — Dendrites et axones peuvent atteindre un mètre de longueur : tels ceux qui relient les cellules nerveuses de la moelle épinière à l’extrémité du membre inférieur.

Les fibres nerveuses constituent purement et simplement la suite ininterrompue des dendrites et axones ; et les nerfs sont le prolongement périphérique du neurone. À une certaine distance de sa cellule d’origine, la fibre nerveuse se recouvre d’une substance particulière, la « myéline », constituée en partie par des filaments spiralés dont l’ordonnance rappelle celle des condensateurs électriques.

Avec son corps cellulaire et sa double catégorie de prolongements, le neurone apparaît comme une unité anatomique et physiologique, et se montre en effet tel dans toute la série animale. Mais, dans cet appareil, quelle formation spéciale conditionne l’élaboration de l’activité nerveuse si différente des autres fonctions organiques ? Aucune ; la diversité des phénomènes vitaux n’est qu’apparence due à la multiplicité des formes engendrées par les éléments cellulaires types dans leur adaptation plus étroite à un travail déterminé. Comme le neurone, tous les protoplasmas possèdent l’ « irritabilité », c’est-à-dire la propriété générale d’être impressionnés par une excitation extérieure (température, lumière, électricité, contact) et de réagir par une manifestation d’activité ordonnée. Celle-ci, minime et microscopique chez une infusoire, amplifiée chez l’homme jusqu’à l’évidence grossière, traduit les modifications physico-chimiques se produisant, sous l’influence de causes internes ou externes, dans l’intimité de la matière vivante en état perpétuel de gravitation