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piqué, ou danse sur les pointes des pieds, renouvelé d’ailleurs de la Grèce et de la Renaissance, qui réalise ce noble symbole, crée « l’axe de l’aplomb », émancipe la forme humaine de ce que Nietzsche appelait « l’esprit de pesanteur » et constitue ainsi « un sommet de l’art idéaliste ». Bien des demoiselles de ballet ne pensent pas à toutes ces choses lorsqu’elles se dressent sur leurs orteils.

Hérold, Schneittzhoeffer et Adolphe Adam, composèrent les nouveaux ballets appelés « d’action » où triomphèrent ces « étoiles » dont les principales furent Marie Taglioni, Fanny Elssler et Carlotta Grisi. Les succès de Taglioni furent dans la Belle au bois dormant, la Sylphide, la Révolte au Sérail, la Fille du Danube. Ceux de Fanny Elssler dans le Diable boiteux et la Tarentule. Carlotta Grisi triompha dans Giselle, la Jolie fille de Gand et le Diable à quatre. Plus près de nous, Léo Delibes écrivit ces œuvres charmantes qui sont Coppelia et Sylvia. D’autres musiciens produisirent Mamouna (Lalo), la Korrigane (Widor), les Deux pigeons (Messager), la Maladetta (Vidal), l’Etoile (Wormser).

La dernière forme de ces ballets a été dans la présentation de grands ensembles chorégraphiques faisant manœuvrer des masses nombreuses de danseurs et de figurants. Elle a pris tout son développement en Italie, dans les ballets-spectacles appelés Sieba, Excelsior, Messaline. Elle est demeurée dans le music-hall où l’on fait évoluer, pour des effets les plus inattendus et les plus étrangers à l’art, des armées de danseuses. C’est ainsi qu’un des « clous » de ce genre de spectacle fut, pendant la guerre, le défilé des drapeaux de toutes les nations alliées présentés sur des bataillons de fesses féminines. Les callipygies les plus opulentes étaient, bien entendu, réservées patriotiquement aux couleurs françaises et avaient le plus de succès. Ces exhibitions de « marcheuses », de « girls », de petites « grues », de grosses « poules », dévêtues sous des oripeaux de couleurs criardes et des flots de lumière violente, gigotant aux sons d’orchestres qui font comprendre pourquoi Th. Gautier considérait la musique comme le plus insupportable de tous les bruits, sont de véritables marchés de pauvre viande humaine où les cochons viennent s’exciter mais d’où l’artiste et l’homme simplement normal sortent écœurés. Le corps humain mérite d’autres apothéoses que celles de la prostitution. Les titres de ces spectacles, qui raccrochent comme les lanternes des maisons à gros numéros, suffisent pour les faire juger.

A côté des ballets « d’action », la tradition des divertissements dansés mêlés aux opéras se continua pendant tout le xixe siècle avec la plus grande faveur. Wagner lui-même ne put faire représenter Taunhauser à l’Opéra, en 1861, qu’en acceptant d’introduire dans son ouvrage le ballet du Vénusberg, et encore ne parvint-il pas à vaincre la cabale du Jockey-Club soulevée contre la « musique de l’avenir ». Malgré ce, bien des compositeurs, Berlioz en tête, protestaient contre les ballets d’opéra, leur reprochant de « brutaliser l’idée du musicien », et lorsque l’art wagnérien parvint à s’imposer, la danse fut peu à peu éliminée du « drame lyrique ».

Aujourd’hui les deux genres paraissent bien séparés, ayant chacun son expression propre. C’est dans la danse, et à la suite de l’essor que lui ont donné les ballets russes, que se manifestent les initiatives les plus intéressantes, non seulement scéniques mais aussi musicales. Alors que la musique dramatique ne s’est plus renouvelée, sauf quelques exceptions, depuis Wagner (voir : Musique), la musique de danse s’est évadée, avec la danse elle-même, vers les formes les plus neuves et les plus hardies, entraînant par un renouvellement constant la curiosité des esprits qui ne sont pas incrustés dans un conservatisme imbécile. Plus que tous les arts, la danse dramatique donne en ce moment l’impression de la vie multiforme et toujours jeune. Elle va « par-delà les tombeaux », à l’avant-garde de l’art et n’attend


plus qu’une véritable inspiration populaire, née de l’enthousiasme de tout un peuple, pour atteindre à sa plus haute expression. Elle s’est débarrassée des conventions de l’ancien ballet, de ce qui était à la mode et par conséquent éphémère, sans racine profonde. Elle s’est rapprochée de la pantomime pour rendre au geste l’éloquence qu’il avait perdue et l’émotion qu’il n’inspirait plus. Elle a rendu à la vie et à ses variétés infinies les mouvements qui s’étaient figés dans des attitudes. Les acrobaties les plus hardies lui permettent d’ajouter à la grâce du corps humain toute sa souplesse, son adresse et son audace. Certes, la danse nouvelle n’est pas débarrassée des loufoqueries du snobisme ; elle subit comme tous les arts la tutelle malsaine de l’argent et des imbéciles qui confondent le grotesque et le beau ; mais elle s’affirme, malgré tout, comme la forme la plus indépendante et la plus vivante du vieil instinct humain qui aspire à la beauté et qui trouva de tout temps dans la danse, son expression la plus complète et la plus sincère, celle de la ligne et du mouvement que ne trahit pas le mensonge de la parole.

Il y a, devant la façade morne de ce monument qu’on appelle l’Opéra de Paris et dont on pourrait faire tout ce qu’on voudrait, une balle, une gare, sauf un temple de la musique, une œuvre qui jette sur lui un rayonnement incomparable : c’est le groupe de la danse de Carpeaux. Il n’est peut-être rien qui soit si admirable dans l’immense ville où se côtoient toutes les beautés et toutes les laideurs. Il est le plus magnifique sourire de la joie humaine. Vienne le temps où la danse, ayant retrouvé la santé et la pureté sera, avec les autres arts, victorieuse de toutes les aberrations pour exprimer le bonheur des hommes. Alors, devant la Maison du Peuple, on pourra mettre à sa véritable place la danse de Carpeaux pour dire à tous : « C’est ici le palais de la vie, de la joie, de la beauté ». — Edouard Rothen.


DARWINISME. n. m. Système philosophique qui prit corps dans la théorie de l’évolution, précisée par le célèbre naturaliste anglais Charles Robert Darwin (1809-1882) dans son ouvrage sur L’Origine des espèces au moyen de la Sélection naturelle.

Lamarck, le grand naturaliste français (1744-1829) avait déjà tenté de démontrer qu’il existait entre les diverses espèces animales et végétales, et entre les individus de ces espèces, une lutte constante pour la possession des substances ; le système de Lamarck ne fut pas écouté et lorsqu’en 1830 Étienne Geoffroy Saint Hilaire s’y rallia, il fut vaincu en Académie des Sciences par les arguments de Cuvier combattant l’hypothèse de Lamarck.

Après Lamarck, mais avec une somme de matériaux beaucoup plus considérable, Darwin entreprit de démontrer que dans la bataille que se livrent les diverses espèces et les individus les composant, les plus forts, les plus vigoureux, les plus sains triomphent toujours et que les plus faibles sont éliminés par voie de « Sélection naturelle ». Il en résulte une transformation continuelle des espèces et des individus.

S’appuyant sur de multiples observations, Darwin déclare que les espèces et les individus qui subissent des modifications consécutives à la bataille pour la vie (struggle for life) sont des éléments perfectionnés, puisque les autres disparaissent dans la mêlée. « La lutte constante pour l’existence détermine la conservation des déviations de structure ou d’instinct qui peuvent être avantageuses ».

Si l’on prend au mot et à la lettre les théories issues des déductions darwiniennes on en arrive à conclure que les espèces et les individus vont se modifiant, se transformant et s’améliorant chaque jour. C’est du reste ainsi que conclut Darwin : « Comme toutes les formes actuelles de la vie descendent en ligne directe de celles qui vivaient longtemps avant l’époque cambrienne, nous