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mode d’exécution, des échafauds de formes différentes étaient dressés sur la place publique, et c’est au pied de l’échafaud que le bourreau prenait possession de sa victime. En vérité, cela a peu changé de nos jours ; cependant, le peuple n’accourt pas comme jadis pour assister au répugnant spectacle d’une exécution, et autour de l’échafaud on ne rencontre plus que quelques névrosés, plus à plaindre qu’à blâmer, à la recherche de sensations fortes susceptibles de fouetter leur sensibilité maladive.

« Le crime fait la honte et non pas l’échafaud », a dit Thomas Corneille, et ils sont, en effet, nombreux, les malheureux innocents qui montèrent à l’échafaud et furent exécutés par la main criminelle du bourreau. Toute la responsabilité de ces meurtres légaux retombe sur ceux qui, pour perpétuer l’erreur et maintenir le peuple dans l’esclavage, n’hésitèrent pas et n’hésitent pas à tremper leurs mains dans le sang. Quelque horrible et répugnant que puisse paraître l’être vil et abject qui consent à remplir l’ignoble fonction de bourreau, ce n’est pas lui pourtant qui dresse les échafauds ; ce sont ses maîtres. Il n’est, lui, que le bras qui mécaniquement exécute un ordre donné ; le véritable coupable est l’homme qui, en robe rouge, réclame la tête du condamné au nom de la société bourgeoise qu’il représente ; c’est toute la magistrature qui élève des échafauds, pour défendre les privilèges des exploiteurs, des despotes et des tyrans.

Et depuis toujours c’est ainsi ; et lorsque parfois, las de souffrir et de crever, le peuple se lève, et à son tour dresse des échafauds, malgré l’horreur du sang versé, malgré le respect que nous avons de la vie d’autrui, l’on ne peut que constater qu’il agit toujours à l’égard de ses ennemis avec plus d’humanité que ceux-ci en ont eue avec lui, et que jamais, quelque sanglante que puisse être une révolution, elle n’égalera en horreur les crimes de la bourgeoisie.

N’est-ce pas parce que les révolutionnaires se laissent souvent guider par le sentimentalisme, que les mouvements populaires échouent lamentablement ? On a reproché à Robespierre et à Saint Just d’avoir fait périr de nombreuses victimes et d’avoir régné par la terreur. Anarchistes, nous sommes contre toute dictature et adversaires, en principe, de toute violence, mais ce que nous, nous reprochons à Robespierre et à Saint Just, c’est de ne pas avoir su reconnaître les véritables amis du peuple et d’avoir fait exécuter de sincères défenseurs de la Révolution.

Une révolution n’est pas une comédie ; c’est un drame terrible où se joue tout l’avenir d’un peuple, d’un monde, et une erreur ou une indulgence détermine parfois des catastrophes.

La bourgeoisie, elle, ne pardonne pas. Robespierre et Saint Just l’apprirent à leurs dépens. Après avoir fait exécuter les hébertistes dont les tendances leur paraissaient exagérées, à leur tour ils furent condamnés à mort par les conspirateurs du 5 thermidor 1790. Ils moururent avec courage.

Saint Just « vêtu avec décence, les cheveux coupés, le visage pâle mais serein, n’affectait dans son attitude ni I’humiliation, ni fierté. On voyait, à l’élévation de son regard, que son œil portait au delà du temps et de l’échafaud ; qu’il suivait sa pensée au supplice comme il l’aurait suivie au triomphe, sachant pourquoi il allait mourir, et ne reprochant rien à la destinée, puisqu’il mourait pour sa fidélité à ses principes et à la mission qu’il s’était donnée. Il parut ainsi debout, au sommet de l’échafaud : grand, mince, la tête inclinée, les bras liés, les pieds dans le sang de Robespierre, dessinant sa haute stature sur le ciel éclairé du dernier crépuscule, et mourut sans ouvrir les lèvres, emportant sa protestation dans la mort. Il avait vingt-six ans et deux jours » (Lamartine).


Oh ! non, la bourgeoisie ne pardonne pas. Saint Just disait : « Les gens qui font des révolutions à demi, ne parviennent qu’à se creuser un tombeau ». C’est parce que la Révolution française fut une révolution inachevée, que des échafauds se dressèrent encore par les matins blafards et que, de nos jours, les machines sinistres et macabres poursuivent leur œuvre de mort.

Les révolutionnaires sont montés à l’échafaud, et y monteront probablement encore, et jusqu’au jour où la société que nous subissons ne sera pas détruite, il y aura des hommes, qui, pleins d’abnégation et de désintéressement, donneront leur vie, se sacrifieront pour le bonheur de l’humanité. Les anarchistes eurent, eux aussi, leurs victimes ; toutes moururent avec courage, et durant la période tragique qui s’écoula entre 1892 et 95, plusieurs des nôtres eurent leur tête qui tomba sous le couperet de la veuve.

Ce fut d’abord Ravachol, qui, le 10 juillet 1892, gravit les marches de l’échafaud.

« C’est en souriant », nous dit Henri Varenne, dans son ouvrage « de Ravachol à Caserio », et en jetant des airs de défi à la foule, qu’il marcha vers l’échafaud. A quelques pas de la guillotine, à plein gosier, il se mit à chanter, avec des ricanements, cet étrange couplet :

Pour être heureux, nom de Dieu,
Il faut tuer les propriétaires,
Pour être heureux, nom de Dieu,
Il faut couper les curés en deux.
Pour être heureux, nom de Dieu,
Il faut mettre le bon Dieu dans la m…

« Arrivé à la bascule, il s’interrompit :

« Citoyens, cria-t-il… » Et comme les aides le couchent sur la planche : « Mais laissez-moi, dit-il. Je veux… »

« …La planche a basculé. Ravachol crie encore :

« — Vive la Ré… »

« Le couperet tombe, coupant le mot avec la gorge. »

Ce fut ensuite le tour de Vaillant, condamné à mort pour avoir lancé au Palais Bourbon, le 9 décembre 1893, une bombe qui ne tua personne et blessa légèrement quelques députés. Malgré la campagne de presse et la protection unanime de toute la population, Vaillant fut exécuté.

« Il mourut courageusement, simplement, aussi calme devant la guillotine, qu’il l’avait été devant le jury.

« Vive l’Anarchie ! Ma mort sera vengée, cria-t-il au moment du réveil. »

« Et au pied de l’échafaud, d’une voix retentissante, il prononça ces quelques mots :

« Mort à la société bourgeoise et vive l’Anarchie ! »

Il fut enterré au cimetière d’Ivry, et quelques jours plus tard, on trouva sur sa tombe, une superbe branche de palmier à laquelle était attachée une pancarte qui portait ces quelques vers :

Puisqu’ils ont fait boire il la terre,
A l’heure du soleil naissant,
Rosée auguste et solitaire,
Les saintes gouttes de ton sang,
Sous les feuilles de cette palme,
Que t’offre le droit outragé,
Tu peux dormir ton sommeil calme,
O martyr !… Tu seras vengé.

7 février 1894.

Puis ce fut Emile Henry, qui, à 21 ans, marcha à l’échafaud avec un rare courage pour un enfant de cet âge, et ensuite Caserio, un gamin de 20 ans, qui voulut, en supprimant le président Carnot, venger la mort de Vaillant.

Et tant d’autres que nous ne citons pas, ils sont trop nombreux, ont terminé ainsi leur misérable existence parce qu’ils avaient cru en l’amour et en la liberté.