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armée contre la Convention. 80.000 hommes environnèrent l’Assemblée et les Tuileries. Les pétitionnaires réclamaient l’arrestation des 22 et des 12, Barrère protesta contre les mesures adoptées par le Comité insurrectionnel et Danton l’appuya. Tout cela en vain. Comme la Convention se dressait pour essayer de sortir, Hanriot commanda : « Canonniers, à vos pièces ! » L’Assemblée rebroussa chemin. C’est alors que Cambon intervint, appuyé par Marat. Léo Girondins, vaincus, furent livrés. La Montagne triomphait.

Cette journée du 2 juin est des plus importantes et des plus décisives dans l’histoire de la Révolution française. Le 10 août n’était dirigé que contre la Monarchie. Le 2 juin, c’est la véritable Révolution qui s’annonce et c’est une classe qui est vaincue. Mais le parlementarisme est aussi atteint. L’heure de la dictature ne va pas tarder à sonner.

Les Girondins sacrifiés — les uns envoyés à l’échafaud, les autres en fuite, traqués dans les départements — les choses vont se précipiter. Les fractions de la Montagne entreront en lutte les unes contre les autres. Les mêmes problèmes économiques se poseront avec plus d’acuité encore. En réalité, les Girondins, pâles républicains bourgeois, étaient, pour la plupart, des hommes probes et sincères dans leurs colères et leurs haines. Du côté Montagnard, il est des profiteurs mêlés aux purs, des individus louches, principalement parmi les Dantonistes. Aussi la bataille va-t-elle se continuer. Notons aussi que Robespierre, Saint-Just et leurs amis, s’ils font alliance avec ceux qu’on appelle, déjà, des anarchistes, les Enragés ; que si Hébert, Chaumette et les gens de la Commune consentent également à ces alliances, c’est parce que les uns et les autres sont poussés par les nécessités de l’heure et qu’ils sentent leur popularité battue en brèche par le mécontentement du peuple ouvrier. Mais, chaque fois qu’ils peuvent s’évader et s’affirmer défenseurs de la propriété, ils ne manquent pas l’occasion.

C’est, pourtant, Saint-Just qui proclame que « l’opulence » est dans les mains des ennemis de la Révolution et que les besoins mettent le peuple dans la dépendance de ses ennemis. « C’est encore lui qui affirmera qu’il fallait appauvrir les ennemis du peuple. » Robespierre, lui-même, va assez loin dans ce sens. Ils touchent au communisme, entrevoient la Révolution sociale. Mais ils s’arrêtent en chemin, indécis. L’obstacle : Propriété, est là. Il faudra tout le dix-neuvième siècle industriel et la croissance du prolétariat pour que le problème soit nettement posé.

Hébert et la Commune se montrent aussi perplexes que les Jacobins. Marat, l’Ami du Peuple, qui, pourtant, a prêché le pillage, se dresse contre Jacques Roux et les Enragés. Il y a, en lui, un instinct sûr qui le fait se ranger toujours du côté des petits, prendre la défense des faibles, mais il considère la propriété comme sacrée. Pour lui, la propriété conditionne la liberté. Ils ne voit pas, et Robespierre, Saint-Just, Hébert, ne le voient pas davantage, que la propriété a changé de mains, qu’une nouvelle aristocratie de la richesse vient de s’installer parmi les troubles et la misère de la Révolution. Cela Babeuf, après Tnennidor, le verra et le dira clairement. En 1893, il est trop tôt pour qu’on comprenne. C’est là l’excuse des Jacobins et des Hébertistes. Une révolution sociale et économique leur paraissait grosse de dangers et d’imprévus et ils n’étaient pas loin de considérer les Enragés, les partisans du communisme et du partage des Diens, comme des hommes suspects, manœuvrant à coups de surenchère.

Il y a aussi, à cette heure grave, des rivalités de personnes. C’est l’éternelle loi des révolutions. Quelle fraction l’emportera sur l’autre ? Quel groupe aura vraiment le pouvoir ? Il faut, d’une part, sacrifier à certaine démagogie, se tenir près des couches populaires en continuelle effervescence et, d’autre part, demeur-


er les gardes vigilants de l’ordre révolutionnaire. Cela explique les tergiversations des hommes, leurs hésitations, leurs apparentes contradictions. Toujours est-il que les Girondins vaincus, les Dantonistes déjà suspects et inclinant à la clémence, plusieurs courants sont aux prises : la Commune, les Jacobins, l’Evêché. Qui l’emportera ?

Il ne faut pas négliger la situation extérieure : succès des Vendéens, défaites aux frontières, trahisons militaires qui se multiplient, esprit de conquête, etc., et la situation intérieure, c’est-à-dire la famine parvenue à son plein épanouissement parmi les désordres, les émeutes, les accaparements, les tripotages de certains révolutionnaires d’hier.

Au pouvoir, une Convention diminuée, qui vient, il est vrai, de se débarasser de la fraction bourgeoise que représentaient les Girondins et deux Comités sans grande autorité : Sûreté générale et Salut Public. D’autre part, les Girondins harcellent la province, fomentent des révoltes au nom du fédéralisme, s’allient aux royalistes, menacent Paris. L’heure est pleine de périls. Le Midi se soulève. La Corse se soulève. Bordeaux, Lyon se soulèvent. Le jeune Comité de Salut Public, dont les pouvoirs sont constamment discutés à la Convention, principalement par les Dantonistes, fait face à l’a situation. Il expédie des commissaires aux armées et en province, frappe les généraux traîtres ou maladroits. Mais il compte, malheureusement, dans son sein des modérés comme Thuriot, ami de Danton, qui s’efforcera de sauver et de ramener les Girondins. Saint-Just, Couthon, Jean-Bon-Saint-André, Prieur de la Marne forment la gauche. Robespierre n’entrera que plus tard dans le Comité reconstitué.

Le 13 juillet 1893, on apprend brusquement la mort de Marat, assassiné par une virago manœuvrée par la Gironde : Charlotte Corday. L’Ami du Peuple était très populaire. Révolutionnaire ardent et prophétique, il avait subi les persécutions des La Fayette, des Bailly qu’il dénonçait justement comme traîtres. Il avait, fuyant de maison en maison, de cave en cave, pour pouvoir continuer son œuvre, sacrifié sa santé. Alors que tant de profiteurs s’enrichissaient ; il mourait pauvre. Personnalité étrange et qui attire invinciblement la sympathie, que celle de ce savant précurseur, rejeté par les académies et auquel on doit de précieuses découvertes en anatomie et en électricité médicale.

Le savant, chez lui, se doublait du philosophe, nourri de Jean Jacques et qui publiait : Les Chaînes de l’Esclavage. Journaliste, enfin, il avait mis sa plume au service du petit peuple, dont il n’hésitait pas, cependant, à flétrir, quand il le fallait, la lâcheté et l’égoïsme. Nul plus que lui, selon Jaurès, ne fut clairvoyant et n’annonça les événements. Le peuple de Paris sentait qu’il avait en lui un défenseur indéfectible. Aussi, la consternation fut-elle formidable. On le pleura partout pendant des semaines. On suspendit son cœur sous la voûte des Cordeliers. On demanda, pour lui, le Panthéon, alors que, de son vivant, il avait assuré « qu’il aimerait mieux mourir cent fois que de finir au Panthéon ». Cet honneur, d’ailleurs, sur l’intervention de Robespierre, lui fut d’abord refusé et l’on conduisit sa dépouille mortelle dans le jardin des Tuileries.

Le meurtre de Marat, ainsi que l’exécution de Chalier, à Lyon, marque la fin d’une ère. La Révolution bouillonnante, torrentielle, tourmentée, confuse, va faire place à la Révolution armée, légale, dictatoriale. Il s’agit de se défendre, de sauver les conquêtes populaires. La Terreur se dessine. Elle était, d’ailleurs, inévitable et les événements y conduisaient secrètement.

Cependant les meneurs des Enragés prenaient la suite de l’Ami du Peuple. Jacques Roux publiait l’Ombre de Marat. Leclerc reprenait le titre de Marat, Hébert, lui-même, dans son Père-Dchesne, réclamait la succession. La situation leur était des plus favorables.