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CAS
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quelquefois même ― oh ! par inadvertance ― sur le visage d’un voisin de lit !

Non, rien n’est plus stupide, rien n’est plus répugnant que ces « réveils » en fanfare où la brute humaine se montre sans fard et sans artifice !

La caserne est bien l’école de la brutalité et de la grossièreté.



L’été 1915 fut, je me le rappelle, particulièrement chaud. Chaque matin, nous allions au tir ou en patrouille contre des ennemis imaginaires. Naturellement, ces divers exercices n’intéressaient nullement l’antimilitariste que j’étais et que je suis plus que jamais. Les marches, par contre, m’ennuyaient moins parce que, chemin faisant, mon esprit vagabondait. Je m’évadais, par la pensée, du milieu. Si je songeais avec regret au passé, je pensais aussi et surtout à l’avenir, terriblement problématique. Le soir, quand, au lieu de rentrer à la caserne, nous cantonnions à quelques kilomètres de Laval, dans un village de quelques centaines d’habitants, je profitais des quelques heures de liberté relative qui nous étaient accordées avant l’extinction des feux dans les granges où nous devions passer la nuit, pour m’isoler et réfléchir dans la campagne, d’où s’exhalaient les parfums pénétrants des foins et des fleurs.

J’éprouvais alors une sensation de bien-être, loin des clameurs, loin du bruit… Malheureusement, ces marches n’avaient lieu qu’une fois par semaine. Les autres jours de la semaine, exercices ! exercices ! exercices ! L’après-midi, à la caserne, était consacré au sommeil et, vers quatre heures, quand le soleil était moins chaud, à l’exercice sur le terrain de manœuvres. De midi à quatre heures, vaincus par la chaleur, mais bien plus souvent par désœuvrement, nous ronflions, étendus sur nos lits. Ce sommeil avait le don de nous plonger dans l’abrutissement le plus complet. Pour ma part, je me souviens qu’à mon réveil, j’étais littéralement abruti : durant une minute, je ne savais plus où j’étais ni quelle heure il était ; la notion du temps avait disparu et si l’on m’avait demandé à quelle phase de la journée nous étions, j’aurais été dans l’incapacité de répondre d’une façon précise. La caserne est l’école de la paresse et de l’abrutissement.



Nous n’allions sur le terrain de manœuvre qu’une heure environ. Ce terrain était situé derrière la caserne. L’air avait le don de faire disparaître cet engourdissement du cerveau et des muscles dont j’ai parlé plus haut. Sous la direction du lieutenant et parfois du capitaine, quelquefois même du commandant qui suivait nos évolutions, monté sur son cheval, nous exécutions des exercices idiots. (En principe, tous les exercices sont idiots.) À la pause, je contemplais le vaste horizon inaccessible et je m’évadais ― toujours par la pensée ― du triste milieu dans lequel je vivais. Parfois, j’apercevais, au loin, le vaguemestre, lequel, se dirigeant vers le point où nous évoluions, nous apportait des nouvelles de Paris. À sa vue, un peu de cette joie, rare à la caserne, inondait mon pauvre cœur ulcéré. Je bondissais, prenant ma place dans le cercle qui, déjà se formait pour entourer ce messager tant aimé ! Les lettres ! C’était mon unique réconfort et quelle mine piteuse je faisais quand ― cela m’arriva plus d’une fois ― j’avais été oublié ! À la caserne, le soldat attend non sans impatience les lettres du pays. Mais n’attend-t-il pas, au reste, toujours quelque chose ? Le matin, au réveil, on attend l’infect « jus ». Ensuite, on attend la « soupe » ; après la soupe, on attend le courrier du matin ; après le courrier du matin, on attend celui du soir ; après le courrier du soir, on attend la soupe de cinq heures ; après la soupe du soir,


on attend que le « quartier » soit déconsigné pour sortir en ville. Mais ce qu’on attend avec le plus d’impatience encore, quand on n’est pas une brute, c’est la « classe » ; la « classe », c’est-à-dire la fuite, sans retour ! Cependant, on trouve des soldats qui « rengagent ». Ça se voit.



Ah ! ces sorties en ville, le soir, qui en dira la monotonie ! Dès six heures, la soupe vite avalée, les caboulots sont pris d’assaut. Pris d’assaut par ceux qui ayant en poche quelques maravédis, veulent se donner l’illusion de la liberté. D’aucuns, les paysans plus particulièrement, restent au « quartier ». Dans les chambrées, se réunissent les « gars » d’un même pays ou d’une même contrée. Et là, groupés autour d’une bougie qui n’éclaire pas, les parties de cartes succèdent aux parties de cartes, jusqu’à l’heure de l’extinction des feux. Souvent, le vin ou la « gniole » y contribuant, cela finit par des disputes, des coups de poing, quelquefois même des coups de couteau. La chambrée, le soir, quand tout est calme, a un aspect lugubre. Les soirs de rixe, elle devient sinistre…

La cantine ; elle, regorge toujours de clients. Clientèle de paysans. Sur chacune des tables poisseuses de l’infâme débit réglementaire, quelques verres, accompagnés d’un litre de « rouge » ou de cidre, sont placés en évidence. Autour des tables, deux, trois ou quatre occupants, en treillis, qui tirent sur leur pipe sans mot dire quand ils ne jouent pas aux cartes ou ne « lèvent pas le coude ». Là aussi, cela finit quelquefois par des disputes et des batailles. La « clientèle » qui préfère s’abreuver en ville ne vaut guère mieux. Les débits de boisson, bien achalandés, distribuent à profusion vins, café, alcool, etc., etc…

Le lupanar, lui, fournit le reste. J’ai frémi plus d’une fois en songeant à l’horrible chose que devait être le rapprochement éphémère, rapide du « gars » de caserne, ivre et brutal et de la fille de bordel, lasse et résignée. La caserne est l’école de l’alcoolisme et de la débauche sale.



Il y a aussi les soldats qui par impécuniosité se promènent dans les rues de la ville, sans but, attendant l’heure de rentrer au « quartier ». À ces malheureux est réservé un sort peu digne d’envie : véritables automates ils sont tenus de saluer ― le règlement l’exige ― tous les gradés qu’ils croisent sur leur chemin, depuis les caporaux jusqu’aux maréchaux de France, en passant par le caporal fourrier, le sergent, le sergent fourrier, le sergent major, l’aspirant, l’adjudant, l’adjudant chef, le sous lieutenant, le lieutenant, le capitaine, le commandant, le lieutenant colonel, le colonel, le général de brigade, le général de division, le général de corps d’armée et le général d’armée ! Ouf !… Mués en machines à saluer, les pauvres soldats de deuxième classe doivent constamment avoir la main au képi ― il y a tellement de gradés ! ― Malheur à qui oublie ce devoir essentiel : la salle de police et la prison sont là pour les rappeler au respect de la discipline ! Les promenades en ville sont monotones et dépourvues du moindre charme. On les rencontre souvent par deux, les petits soldats, le nez au vent, traînant avec eux l’ennui. En les voyant, on pense à ce refrain fameux :

Et les bras ballants
D’vant les monuments
Tous les deux, on s’promène
Ça vous fait passer l’temps…

Évidemment !



Neuf heures tintent tristement à l’horloge de la caserne. Individuellement ou par groupes, ils rentrent, les petits soldats, sous l’œil inquisiteur du sergent de garde.