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loré, elle s’affadit encore en s’amenuisant. Et sur cette naïveté ― si grêle, hélas ! et toute pâle de convention ― qu’ils éveillent avec effort, ils ne peuvent (vieillards dévorant la candeur) résister à jeter, en graines denses, l’herbe étouffante de la morale…

Dans les Maternelles, davantage récits attendris que fables, de Mme Sophie Hue, se détachent des pièces d’une simplicité touchante, comme La Mère et l’Enfant. Jean Aicard, poète familial, a côtoyé la fable avec sa Chanson de l’Enfant, son Livre des Petits. Des récits attrayants et émus y abondent, telle la simple histoire du Rouge-gorge. Louis Ratisbonne (1827-1900) est l’auteur officiellement prôné du répertoire de la jeunesse pour sa Comédie enfantine, recueil de récits et dialogues distractifs et de fables morales où les bêtes et les choses, et surtout les enfants (parfois saisis dans leur ingénuité) déroulent des scènes tour à tour simples et rieuses. Détachons cette mignardise : Le Souhait de la Violette, que Flore a doté des couleurs « les plus tendres de la palette » et de l’arôme « qui la trahit dans le sillon » et qui demande, fleurette modeste, « un peu d’herbe pour la cacher »… Les œuvres de Ratisbonne n’évitent pas l’écueil de l’artificiel, si proche de l’enfantillage, et traînent, comme un boulet, la résolution d’être « moralisatrices »…

La fable étrangère

Une incursion dans la littérature étrangère nous montre la fable, de la Méditerranée à la mer du Nord et de l’Atlantique à l’Oural, soumise au même processus dépendant : imitation primordiale de l’antiquité, imitation de La Fontaine ensuite, imitation, entre eux, des fabulistes d’un pays ; plan commun de convention, sujets remaniés ou similaires, même figure traditionnelle. Quelques trouvailles dispersées, les structures de l’idiome, des nuances ethniques, voilà tout l’apanage de cette fable de traduction… Les pays scandinaves, à l’écart des grandes foulées d’invasion, ne reçoivent ― à part la Suède ― qu’en ondes légères les influences extérieures. Aussi la fable s’y baigne-t-elle librement dans un folklore original intégré peu à peu au patrimoine national. À peine contrariée par d’infinies pénétrations, elle évolue selon son rythme propre, s’épanouit dans ce conte large et mélancolique, en incessant repli sur l’âme. Les légendes qui, de brume en brume, ont survolé le temps, une poésie naïve et pénétrée les berce et les affine, en fait comme la pulsation profonde et nostalgique d’un peuple. La fable rejoint ainsi, aux confins d’une rêverie lancinante, toutes les productions d’un climat.

En Italie, citons Verdizotti (Le Loup devenu Berger) ; La Femme noyée ; Jupiter et le Métayer ; Phébus et Borée, etc…) ; Passeroni (1713-1802), célèbre pour ses Fabule esopiane ; Pignotti (1739-1812) dont les fables ont la clarté de l’historien qu’il fut avant tout, mais un peu de froideur ; Bertola (xviiie siècle), etc…

En Espagne : Jean Ruiz de Hita (xive siècle) dans son Libro de cantares, un des monuments de la littérature archaïque de l’Ibérie, prodigue, à côté des lyriques Canticas de serrana et d’épisodes mêlés de prières, des Exemplos, apologues d’emprunt antique ou oriental. Tomas de Yriarte (1750-1791) est le traducteur de l’Art poétique d’Horace ; ses fables sont ingénieuses et fines. Des œuvres littéraires de Samaniego (1745-1806), protagoniste de l’instruction populaire, survivent ses Fabulas en verso castillano qu’il mit au service de son prosélytisme.

En Angleterre, citons : Moore (xviie siècle), avec ses fables et satires ; Gay (1688-1732) qui, après les pastorales de La Semaine du Berger, écrit des fables pour l’éducation du duc de Cumberland. Sa nature indolente et bonhomme, une vie insoucieuse dont les grands


assurent les dépens, lui donne avec La Fontaine quelques curieuses similitudes ; Dobsley ; Johnson (xviiie siècle), etc… ; les Contes sociaux de Miss Martineau (1833) ; les Contes de Miss Edgeworth. En Hollande : Jacob, Katz, etc…

En Belgique, nous rencontrons Stassart (1780-1854) dont les fables sont populaires (telles : Le Dromadaire et le Singe) ; en Suisse : J. J. Porchat (1800-1864), qui s’est attaché à écrire pour la jeunesse et a publié, entre autres, Recueil de Fables, Glanures d’Ésope, Fables et Paraboles, etc… Il développe des sujets variés avec bonheur et naturel. Voici (dans Les Poires) un couple de paysans dont il campe avec vigueur et sobriété la rapacité matoise. Laborieusement décidés à l’offrande, afin d’appeler sur leur fils les bonnes grâces de l’intendant, ils ont, celles-ci les devançant, un tourné-court venu « du cœur » :

Brave homme, bon enfant ! dit le vieillard touché.
…Femme, portons demain ces poires au marché.

En Allemagne : de Gilbert (1715-1769) professeur d’éloquence, auteur de Contes et Fables, voire de cantiques, d’un talent dégagé et spirituel ; Gleim (1719-1803), écrivain de l’école anacréontique, mécène des jeunes littérateurs, qui cultive la poésie badine, la pastorale et compose des fables où il imite La Fontaine ; G. Lessing (1729-1781), écrivain considérable, précurseur de la période classique, esprit exact et rationaliste, qui introduit dans ses Fables un louable souci de simplicité porté jusqu’à la sécheresse ; M. Lichtever (1719-1783) qui imite Gellert et l’éclipse souvent par ses qualités narratives et sa personnalité. Son recueil : Quatre livres de fables épisodiques, ès goûté, est traduit en français ; Pfeffel ; Hagedorn (xviiie siècle), avec ses odes, chansons, poésies morales où revit l’épicurisme d’Horace, et des Fables et contes en vers où se fait sentir l’influence de La Fontaine, etc… Rapprochons ici des fables proprement dites les Contes d’enfants et de famille des frères Grimm, avec les légendes du folklore allemand, reconstitution naïve et délicate de la littérature primitive ; les contes de Wieland (1733-1813) contemplatif, puis voltairien, contes divers d’une gamme exquise et variée ; les contes fantaisistes de Tieck (1773-1853) ― à la fois précis et romantique ― dont l’ironie et la maîtrise dramatique témoignent d’un talent sûr et souple (Contes populaires, Phantasus, etc…) ; les contes populaires de Musœus (xixe siècle), avec ses elfes et ses gnomes (Rübezahl) ; les contes moraux de Meissner (1802) et d’Aug. La Fontaine (1814) plutôt nouvelles et menus romans, etc…

En Russie, Krylow (1768-1844), fabuliste national, débute par deux adaptations de La Fontaine (Le Chêne et le Roseau, La Fille) et publie plus tard son recueil de trois cent fables (Basni) où figurent toutes les classes de la Société.

La Suède ― la plus ouverte des Scandinaves ― n’a, de longtemps, en propre, que les rudiments d’une ancienne poésie héroïque et des fragments de lois orales versifiées. À travers le Christianisme et la prédominance latine qui survit à la Réforme, des sympathies oscillant du classicisme français à l’Angleterre démocratique, les constitutives d’une langue originale s’ordonnent avec peine, et la littérature ― même nationale ― continue de payer au continent (jusqu’à ces derniers siècles où elle reconquiert un particularisme vigoureux) un assez lourd tribut d’influence. Dans une production confuse et mouvante, les genres les plus heurtés s’y disputent de passagères prépondérances. La fable y a pour représentants : Gyllenborg (1731-1808) ; Bellmann (1740-1795) avec ses Satires Morales ; Vitalis (Sjöberg) 1794-1828, dont les Poèmes, reflets de sa vie tourmentée, sont empreints d’une misanthro-