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tout entier corps et âme. Après Machiavel la raison reste entière ; après Loyola, il ne reste que Loyola. Le machiavélisme est la doctrine des peuples vainqueurs, qui abusent de leur force en exploitant la faiblesse des peuples vaincus. Le jésuitisme est la doctrine des peuples vaincus qui acceptent la défaite en la couvrant du nom de victoire. »

Machiavel développe longuement la théorie de la servitude. Il permet à son prince, toutes les tromperies, toutes les vilenies, tous les crimes. Il ne met qu’une condition : qu’il soit fort, invincible, inexpugnable. « Lorsqu’il a ainsi formé de tous les vices, de tous les mensonges, et même de ce qui peut rester de vertu dans l’enfer, cette incroyable machine de guerre, ne croyez pas qu’il contemple stérilement l’œuvre de ses mains. Non, quand il l’a armée de toutes les puissances du mal, chargée de tous les crimes utiles, fortifiée de tout ce que peuvent la prudence, la dissimulation et la fraude empoisonnée de tous les venins de la terre, Il la soulève en face de l’Europe, et la précipite contre les invasions des étrangers. »

Puis Machiavel exhorte le Prince à délivrer l’Italie, en des pages puissantes de lyrisme et de colère qui font presque oublier l’ignominie des moyens préconisés.

Pour Machiavel, le but à atteindre est tellement au dessus des contingences, que les moyens importent peu. Pour le Jésuite, la règle « la fin justifie les moyens », ne s’applique pas qu’à la gloire de Dieu, mais à tous les faits de l’existence. Le Jésuitisme n’est qu’une généralisation du Machiavélisme. — A. Lapeyre.


MACHINATION. n. f. (rad. machiner). Intrigues, menées secrètes pour faire réussir quelque complot, quelque mauvais dessein.

Dans une société où tout est à vendre et à acheter, l’agio, le commerce, ne sont le plus souvent qu’une vaste machination pour enrichir le vendeur aux dépens de l’acheteur. Un tel, veut-il acheter un « commerce » ? Tous les coups de bourse, le débinage auprès des clients, parfois intervention de la police, ou en tous cas d’agents véreux qui, par chantage couvert ou par un jalonnement tortueux de menées légales, mettent le commerçant dans la nécessité de vendre à n’importe quel prix. Ou bien, désirant lui-même se débarrasser d’une maison qui ne rapporte pas, et au plus haut prix, le marchand cherche une « poire d’acheteur », machine contre lui, intrigue, pour l’amener à acheter dans les conditions prévues. Des amis, des agences interviennent pour vanter « l’affaire » ; des clients sont payés pour simuler un mouvement commercial qui n’existe pas, etc… D’autres fois, et presque en permanence, d’astucieux trafiquants font le vide sur le marché, machinant ainsi une hausse de denrées qu’ils ont en abondance et veulent écouler au tarif le plus élevé.

Des industriels pour obtenir des marchés, machinent de grandes hausses et baisses qui ruinent leurs concurrents. Ou bien, aidés des banquiers, contre leurs concurrents ils machinent une bonne petite guerre, appelant, au secours de leurs combinaisons, des principes qui ne sont eux-mêmes qu’une perpétuelle machination contre les peuples.

Tel homme est-il dangereux pour la tranquillité des privilégiés, vite, la police machine contre lui quelque traquenard où il faudra qu’il tombe coûte que coûte. L’histoire n’est qu’un long tissu de machinations, destinées à amener au pouvoir puis à y maintenir. Des guerriers, des forbans, des seigneurs, des rois, des politiciens, en usent tour à tour ou simultanément.

Les religions et les morales sont des machinations destinées à maintenir les peuples dans le servage, avec leurs sanctions extra-terrestres ; ciel, enfer ; ou terrestres : le gendarme.


Les lois sont des machinations concourant au même but. Et comme s’il n’était pas suffisant que religion et États tramassent d’ignobles machinations contre les individus ceux-ci se rendent la vie plus atroce encore, en machinant sans-cesse contre la liberté.

Législ. Parmi les « machinations » que la loi frappe de durs châtiments, mentionnons au passage celles qui constituent, d’après le Code, les « intelligences avec l’ennemi ». Nos gouvernants les ont souvent invoquées au cours de la guerre de 1914-18 et elles leur ont permis, non seulement d’envoyer au poteau ou de tenir en prison, les « traîtres » avérés, les « agents de l’étranger », les « espions », mais aussi de se débarrasser de leurs adversaires politiques, en même temps que des hommes demeurés fidèles à leurs convictions antipatriotiques, ainsi que les adeptes trop clairvoyants du pacifisme, à point baptisés « défaitistes ». — A. L.


MACHINE. n. f. (latin machina ; du grec méchané, proprement : ruse, art, puis instrument, de méchos engin). — On appelle ainsi, d’une manière générale « tout appareil combiné pour transmettre une force, soit d’une manière identique et intégrale, soit en la modifiant sous le rapport de la direction et de l’intensité ». (Larousse). Du levier primaire, adjuvant de la force humaine, aux puissantes machines modernes, de rythme presque autonome, qui la remplacent ou la multiplient, quel chemin parcouru et quelle complexité !

Peut-on dire, avec Eug. Pelletan, que « l’humanité rejette sur la machine la plus lourde partie de son travail » quand on sait quelle somme d’efforts exige sa fabrication et son entretien et surtout combien, par les besoins croissants qu’elle engendre ou favorise, elle ébranle de labeur nouveau ? N’est-ce pas plutôt le cercle vicieux de l’agitation humaine qui veut qu’une peine s’apaise par de nouveaux tourments ?… Sans caresser même l’espoir de modifier un cycle qui est peut être celui de la vie même, attachons-nous à accroître les joies recueillies et à en rendre possible une équitable distribution. Travaillons à sortir de cet état où, comme dit Proudhon, « le travailleur qui consomme son salaire est » – et n’est que cela – « une machine qui se répare et se reproduit ». Si nous les admettons, tâchons au moins de rendre positifs les avantages généraux de la machine : qu’ils soient répartis hors du privilège et du paradoxe et que l’accès en soit ouvert à toute l’humanité. Que qui fournit le plus cesse d’être le moins à recevoir, que l’effort animé – et non l’argent – devienne l’étalon de la tâche accomplie et que le besoin soit présent à la répartition.

D’autre part, « Non contente d’amener des crises dans les salaires, la machine abrutit l’ouvrier, lui enlève toute spontanéité, le réduit à l’état d’engrenage, et l’entasse par surcroît dans des ateliers malsains. » (Sismondi). Hâtons donc l’époque où l’hygiène pénétrera intimement les méthodes de production et où une participation généralisée permettra de réduire pour chacun le temps et le stade où il est l’esclave des monstres qu’il conduit. Et que l’intelligence du travailleur, pour ainsi dire inemployée dans le moment de l’effort productif, trouve, au sortir de l’usine ou du chantier où chacun verse au bonheur commun sa quote-part d’énergie, mille objets pour s’employer, pour s’éveiller et se parfaire. Sinon, ce que l’on appelle ordinairement le progrès risque de nous apporter, pour rançon, un abaissement du niveau général et de mettre une cohue de manœuvres en face de quelques cerveaux impulseurs… Il faut que rien dans l’avenir ne puisse justifier ce mot de Bonald, d’une vérité actuelle terriblement ironique : « Partout où il y a beaucoup de machines pour compléter les hommes, il y aura beaucoup d’hommes qui ne seront que des machines. »