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elle manque de valeur scientifique. Tout au plus exprime-t-elle une tendance, qui, sans cesse contrecarrée par des tendances adverses, ne se réalise pour ainsi dire jamais.

La théorie de l’écroulement et celle de la misère croissante ne sont pas davantage marxistes, ainsi que Kautsky, polémiquant jadis avec Bernstein, l’a fortement établi. Marx a montré le capitalisme en proie à des crises périodiques déterminées par ce dérèglement de la production dont on peut dire, au risque de paraître jouer sur les mots, qu’il est la règle du régime. Le capitalisme, sous l’aiguillon de la concurrence, finit toujours par surproduire. Alors les marchés s’engorgent, les prix s’effondrent, les transactions s’arrêtent, les krachs se multiplient, engendrant chômage et misère. Tout cela est parfaitement exact. Marx, toutefois, n’a jamais dit que le capitalisme s’écroulerait un jour de lui-même, emporté par une crise de surproduction plus torrentielle que les autres. « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » ; elle ne saurait résulter d’une catastrophe économique, d’un accident de l’histoire. Encore une fois, marxisme et fatalisme s’excluent.

Quant à la théorie de la « misère croissante » elle n’exprime, elle aussi, qu’une tendance. Cette tendance se réalise parfois (combien de fois et dans combien de pays ne s’est-elle pas réalisée depuis la guerre !) ; parfois mais pas toujours, étant souvent contrebattue dans son action par des tendances contraires qui viennent l’annihiler. La révolution, Marx ne l’a jamais attendue d’une explosion de misère émeutière, mais de l’organisation du prolétariat en parti de classe et en syndicats, et de la volonté des prolétaires de se faire libres.

Marx et l’État. — D’airain, théorie catastrophique de l’écroulement, thèse de la misère croissante, parce qu’elles excitent vivement l’imagination populaire, ont beaucoup contribué à vulgariser le socialisme. Au contraire, les disciples ont laissé dans l’ombre la théorie marxiste de l’État, jugée, sans doute, trop révolutionnaire, et c’est leur faute si Marx a passé longtemps pour un étatiste renforcé, un partisan déterminé de la transformation sociale par l’intervention de l’État.

Cette réputation qu’on lui a faite est fausse. Marx est au moins autant que Bakounine un adversaire de l’État, fut-il démocratique et républicain. Vingt textes parfaitement authentiques pourraient en témoigner ici. Dès le Manifeste communiste, il écrit que lorsque les antagonismes de classes auront disparu « toute la production étant concentrée dans les mains des individus associés, alors le pouvoir politique [perdra] son caractère de classe… À la place de l’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, [surgira] une association où le libre développement de chacun [sera] la condition du libre développement de tous. » Vingt-cinq ans plus tard, au plus fort de la lutte contre Bakounine, Marx écrit encore : « Tous les socialistes entendent par anarchie ceci : Le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir d’État qui sert à maintenir la grande majorité productrice sous le joug d’une minorité exploitante peu nombreuse, disparaît, et les fonctions gouvernementales se transforme en de simples fonctions administratives. » On connaît, d’autre part, la célèbre phrase d’Engels : « La société qui organisera la production sur les bases d’une association de producteurs libres et égalitaires, transportera toute la machine de l’État là où sera dès lors sa place : dans le musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de pierre. » Où Marx et Engels se séparent de Bakou-


nine, c’est quand celui-ci veut faire de l’anarchie non seulement la fin, mais le moyen de la Révolution.

Conclusion. — La conquête du pouvoir politique, Marx n’a cessé de voir en elle « le premier devoir de la classe ouvrière ». Mais il ne confondait pas le pouvoir politique ‒ sorte de comité de salut public prolétarien, chargé de liquider la société bourgeoise et de veiller à la sûreté de la Révolution ‒ avec les pouvoirs publics traditionnels de la bourgeoisie, avec le vieil État de classe que les monarchies transmettent aux républiques et auquel celles-ci se gardent bien de toucher. L’État de classe, le premier acte du prolétariat vainqueur ne pourra être que de le détruire de fond en comble. L’État une fois détruit, gisant dans la poussière, avec tous ses rouages, qu’y aura-t-il ? Un régime purement provisoire, la dictature du prolétariat : « Entre la société capitaliste et la société communiste, se place la période de transformation révolutionnaire de la première en la seconde. À quoi correspond une période de transition politique où l’État ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat. » Reprise, il y a 12 ans, par Lénine et la Révolution russe, cette formule, qui date de 1848, est devenue fameuse : on en use et abuse tous les jours. Au vrai, on ne la rencontre chez Marx qu’accidentellement. Quant au sens qu’il lui attribuait, on peut s’en faire une idée par cette citation d’Engels : « Voulez-vous savoir, Messieurs, ce que veut dire cette dictature ? Regardez la Commune de Paris. Voilà la dictature du prolétariat. » Pour Marx et pour Engels, dictature du prolétariat n’était qu’un synonyme expressif de Révolution prolétarienne. Eussent-ils approuvé sans réserves, eux, les apologistes de la démocratique Commune, n’importe quelle dictature ? On peut en douter. Rien n’autorise à croire, par exemple, qu’ils eussent admis sans mot dire une dictature du prolétariat s’exerçant, comme cela se voit en Russie, sur le prolétariat lui-même par l’entremise bureaucratique d’un parti militarisé à l’extrême, et duquel est exclue toute démocratie réelle.

Une question capitale, qu’il nous faut laisser de côté, c’est de savoir comment se réalisera le socialisme. Le marxisme, qui se garde autant qu’il peut, des prophéties, toujours plus ou moins contredites par les faits, répond, nous l’avons vu, que le socialisme se réalisera par la lutte de classe. Mais la lutte de classe revêt des formes multiples : elle n’exclut pas plus les moyens pacifiques que les moyens de force. La seule chose absolument certaine, c’est que le socialisme se réalisera ! Il a pour lui, dès à présent, la Nécessité économique : il ne lui manque plus que la volonté ouvrière. Quand ces deux facteurs décisifs se rejoindront et confondront leurs forces, l’heure du capitalisme aura sonné. Alors la mission historique du prolétariat annoncée par Marx s’accomplira et l’humanité unifiée, sans classes et sans frontières, passera « du règne de la fatalité dans celui de la liberté. » Alors, il n’y aura plus, dans l’ordre nouveau du monde, que des hommes égaux, soumis à la seule loi du travail. Il n’y aura plus que des travailleurs qui, foulant pour la première fois d’un pied libre le sol où reposent des générations innombrables d’esclaves, de serfs et de salariés, se sentiront enfin une patrie. Et l’adjuration sublime du vieux Pottier, le poète prolétaire, résonnera dans les cœurs comme l’évangile des temps nouveaux.

Sois plus qu’un roi, sois ton maitre, sois homme ;
      Ô travailleur, deviens l’Humanité !

Amédée Dunois.

MARXISME (Point de vue communiste-anarchiste). Que devons-nous comprendre sous le nom de Marxisme ? Des principes, une théorie-