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POL
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la « nation amie » et sera demain « l’ennemi héréditaire », pourquoi il doit prêter son argent au royaume du Soleil et le refuser à celui de la Lune, pourquoi la rente monte ou descend, pourquoi il doit dépenser ou économiser, pourquoi on passe de la « pénitence » à la « bonne humeur » et vice-versa, pourquoi il y a sous-consommation quand il y a surproduction, pourquoi les œufs, la morue, les bananes, sont tour à tour des nourritures excellentes ou nocives, pourquoi on met la guerre « hors la loi » et on la prépare plus que jamais, et pourquoi, demain, pour des raisons de diplomatie secrète dans lesquelles il n’a pas plus le droit, lui, le « souverain », de mettre le nez, que ne l’avaient les sujets de Nabuchodonosor ou de Louis XIV, il devra marcher de nouveau pour une « mobilisation qui ne sera pas la guerre », mais qui fera tuer, cette fois, la moitié du genre humain !…

Le peuple, si « souverain » que le déclarent ses gouvernants en se moquant de lui, demeurera « le serf taillable et corvéable à merci », la « vile multitude » que méprisent les Thiers en la faisant massacrer, le troupeau lamentable du prolétariat des usines et des casernes, des profits capitalistes et des guerres impérialistes, tant qu’il ne possèdera pas une volonté sociale, seule génératrice de la liberté sociale et de la liberté politique. Mais, pour posséder cette volonté, il lui faut acquérir un savoir, une conscience, une énergie qui ne se trouvent pas dans les bars de vigilance, en levant le coude à la santé de malfaisants politiciens.



Après ce qui précède sur la politique, avons-nous besoin d’expliquer longuement ce qu’est le politicien ? Non, mais il n’est pas inutile de montrer que si la politique ne peut pas en faire un personnage bien reluisant, malgré tout son « prestige », lui est encore moins capable de la faire reluire. Le politicien est à la fois le producteur et le produit de la politique, la cause et l’effet ; ils s’avilissent mutuellement.

L’étiquette est récente. C’est un néologisme, Littré l’a ignoré. Le Nouveau Larousse l’a défini : « Personne qui s’occupe de politique. Ne se dit guère qu’en mauvaise part. » Le politicien ne s’occupe pas seulement de politique ; il en vit et il en fait le plus méprisable des métiers. Dans un temps où l’on croyait encore à un parlementarisme honnête, fonctionnant avec un personnel qui mettrait ses actes en rapport avec ses discours en remplissant les fins promises au peuple, ce néologisme fut formé pour désigner et flétrir les aventuriers politiques, les trafiquants de mandats, les brebis galeuses égarées dans le bon troupeau. Les galeux sont devenus si nombreux que la qualification s’est de plus en plus répandue et généralisée dans le langage. Elle a perdu en même temps son sens exclusivement péjoratif pour prendre ce caractère de bon garçonnisme dont on s’accommode à l’égard des maux dont on ne sait se débarrasser. On en est arrivé ainsi à commettre ces pléonasmes : un « politicien sans scrupules », un « politicien louche », ou ces antithèses : un « politicien scrupuleux », un « politicien vertueux » !

Le politicien se signale et se peint suffisamment lui-même par son importunité et ses turpitudes sans que des esprits malveillants aient besoin d’aller le chercher dans la solitude et de mettre à la lumière son indignité. Ses palinodies sont sans voile, sauf pour les aveugles ; les fluctuations de ses opinions et les contradictions de ses actes, si habiles qu’il les croie, le dénoncent, car elles coïncident toujours avec un changement avantageux dans sa situation personnelle. Etant en évidence dans toutes les manifestations de la vie publique, il alimente toute une littérature très souvent bouffonne et encore plus ridicule et odieuse. Il remplit l’histoire et le roman. Flaubert, dans son Candidat, et


plusieurs autres auteurs qui l’ont présenté au théâtre, ont échoué en le montrant trop crûment, en ne l’enveloppant pas assez de la rhétorique, du « galoubet », de la « galéjade » qui ont fait le succès de Numa Roumestan et de Pégomas dans Cabotins de Pailleron. Le public aime, au théâtre comme à la ville, les séduisantes fripouilles, surtout celles qu’il a couvées électoralement, qui lui font les poches en l’amusant. Il les préfère à l’honnête homme froid et distant qui ne sait pas rire, même dans les cimetières. Ce qui fait faiblir l’attaque, c’est que chaque nouveau qui se présente dit : « Oui, c’est entendu, mes prédécesseurs ont pu être des fripouilles, mais moi, Moa ! je suis d’une autre trempe ; je ne suis pas de ceux qui trahissent ! » Et cela dure jusqu’au premier pot de vin qui se présente, puis on passe à un autre. Il y a plus de cent ans que cela dure.

Le politicien a son ancêtre, son prototype, dans le Ventru, chansonné par Béranger en 1818, qui chantait ses « bons dînés » chez les ministres avec une jovialité cynique dont voici quelques traits :

« … L’État n’a point dépéri :
Je reviens gras et fleuri…

« …Comme il faut au ministère
Des gens qui parlent toujours,
Et hurlent pour faire taire
Ceux qui font de bons discours,
J’ai parlé, parlé, parlé,
J’ai hurlé, hurlé, hurlé…

« … Si la presse a des entraves,
C’est que je l’avais promis.
Si j’ai bien parlé des braves,
C’est qu’on me l’avait permis.
J’aurais voté dans un jour
Dix fois contre et dix fois pour…

« Au nom du roi, par mes cris,
J’ai rebanni les proscrits…

« …Des dépenses de police
J’ai prouvé l’utilité… »

Et voici les deux derniers couplets, sommet du crescendo de turpitude :

« Malgré des calculs sinistres,
Vous paierez, sans y songer,
L’étranger et les ministres,
Les ventrus et l’étranger.
Il faut que, dans nos besoins,
Le peuple dîne un peu moins.
_____Quels dînés,
_____Quels dînés,
Les ministres m’ont donnés !
Ah ! que j’ai fait de bons dînés

Enfin, j’ai fait mes affaires :
Je suis procureur du roi ;
J’ai placé deux de mes frères,
Mes trois fils ont de l’emploi.
Pour les autres sessions
J’ai cent autres invitations.
_____Quels dînés ! etc. »

Daumier a peint le Ventru en troupeau délibérant, dans son Ventre législatif (1834). « Jeu de massacre d’un aspect horrifiant, qui prédispose plus au cauchemar qu’à une gaieté réconfortante ! Ce ne sont que mufles et groins, nez pulpeux, bouches sphincters, yeux caves ou bigles, etc. », en a dit Louis Nazzi. Plus amusant dans sa bonhomie prudhommesque, avec ses apophtegmes arrivistes, est le Jérôme Paturot, de L. Raybaud. L.-Ch. Bienvenu (Touchatout), dans son Trombinoscope, a fouaillé la vulgaire insanité politicienne. La caricature et la satire contemporaines l’ont vigoureusement fouettée dans nombre d’œuvres, notamment dans les numéros de l’Assiette au Beurre intitulés : Monis,