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considère que le nombre des humains, que leur répartition, leurs migrations et, en général, que les faits statistiques de l’anthropogéographie, la question de population est une des plus vastes qu’on puisse examiner.

C’est une des plus graves, et peut-être la plus grave, si on l’envisage du point de vue physiologique, psychologique, économique et social. Il s’agit alors des deux grands actes de l’existence, vivre et se reproduire. C’est alors une question biologique, la suprême question du développement de la vie humaine à la surface du globe.

A la vérité, jamais les potentats ne se sont intéressés autrement à la population que pour l’accroître d’une façon hasardeuse, sans se soucier de savoir si cet accroissement pouvait provoquer et entretenir le malheur des sujets.

Sauf chez les Grecs, on ne rencontre nulle part, à aucune époque, ni dans la littérature, ni dans l’histoire, ni chez les philosophes, encore moins, si possible, dans les codes, la moindre indication d’une règle limitant le nombre des membres d’un groupement, ni le moindre doute quant à cette idée que, pour la prospérité d’un pays, il est indispensable que s’accroisse sans arrêt le nombre de ses habitants.

Platon opine cependant que l’on doit « arrêter ou encourager la propagation » selon le besoin, « par les honneurs, la honte et les avertissements des vieillards ». Il veut même, dit Montesquieu, « que l’on règle le nombre des mariages de manière que le peuple se répare sans que la république soit surchargée » (Lois, liv. V). Il prescrit expressément que le « nombre des maisons et des lots de terre ne dépasse jamais cinq mille quarante, comme celui des guerriers » ! Quand au nombre des enfants il dit qu’en cas de surabondance, on peut « interdire la génération ou favoriser l’émigration ».

Aristote, selon Montesquieu, exprime que « si la loi du pays défend d’exposer les enfants, il faudra borner le nombre de ceux que chacun doit engendrer », que « si l’on a des enfants au-delà du nombre défini par la loi il faut faire avorter la femme avant que le fœtus ait vie » (Politique Liv. V).

« C’est un grand tort, dit encore Aristote, quand on va jusqu’à partager les biens en parties égales de ne rien statuer sur le nombre des citoyens, et de les laisser procréer sans limite, s’en remettant au hasard pour que le nombre des unions stériles compense celui des naissances, quel qu’il soit, sous prétexte que, dans l’état actuel des choses, cette balance semble s’établir tout naturellement. Il s’en faut que le rapprochement soit le moins du monde exact… Le parti le plus sage serait de limiter la population et non la propriété, et d’assigner un maximum qu’on ne dépasserait pas, en ayant à la fois égard, pour le fixer, et à la proportion éventuelle des enfants qui meurent, et à la stérilité des mariages… S’en rapporter au hasard, comme dans la plupart des états serait une cause inévitable de misère dans la république de Socrate ; et la misère engendre les discordes civiles et les crimes… » Aristote va jusqu’à permettre l’abandon et l’avortement.

Mais ce ne sont là que des vues théoriques. Toutes les lois anciennes et modernes cherchent à multiplier les mariages pour accroître la population. On connaît l’effort d’Auguste, par les lois Julia et Papia Poppea, en vue de combattre le célibat et la diminution du nombre des citoyens romains.

Le christianisme, un moment, réagit, en dehors de toute préoccupation économique, contre les encouragements au mariage. Partant d’un principe religieux, moral, saint Paul recommanda le célibat. Il ne resta guère des conseils d’abstinence de l’église catholique primitive que la pratique du célibat chez les prêtres, que les anathèmes dom elle frappa, notamment au concile de Trente l’opinion que l’état conjugal doit être préféré à l’état de virginité ou de célibat. En fait l’Église impose le célibat aux prêtres parce qu’il est une force pour sa défense et sa domination, pour la


propagation de la foi. Mais elle a toujours provoqué la multitude au mariage, à la procréation et a fait une loi aux fidèles du crescite et multiplicamini. Les prêtres, les écrivains catholiques, casuistes ou non, par tous les moyens, y compris la confession ont poussé à la reproduction irréfléchie, à l’accroissement humain désordonné.

La littérature du moyen âge, la littérature moderne ne semblent pas avoir émis de profondes remarques sur la population. Les documents précis sur le nombre des hommes font défaut dans les ouvrages courants d’histoire ancienne, d’histoire du moyen âge et des temps modernes. Peut-être les érudits pourraient-ils éclairer sur ce point les chercheurs ? Sans doute trouverait-on qu’au cours des siècles les famines, les guerres, la misère permanente ont eu pour grande cause occulte et originelle un surcroît continuel de population par rapport aux produits. Si j’en crois Rambaud, par exemple, un des rares historiens qui aient eu quelque intuition de l’importance de cette question, les politiques ecclésiastiques du moyen âge semblent avoir préconisé l’idée de déverser sur d’autres pays le trop plein des populations de l’ouest européen, Les Croisades n’auraient été que la mise à exécution d’un plan d’émigration en masse. C’est au moins ce que laisse supposer un passage de la prédication du pape Urbain II au concile de Clermont où fut prêchée la première Croisade. Le pape exprima cette idée presque dans les mêmes termes que les économistes et les politiques actuels invitant les déshérités d’Europe à chercher fortune dans le nouveau monde ou aux colonies australiennes et africaines : « La terre que vous habitez, disait Urbain II, cette terre fermée de tous côtés par des mers et des montagnes, tient à l’étroit votre trop nombreuse population ; elle est dénuée de richesses et fournit à peine la nourriture de ceux qui la cultivent. C’est pour cela que vous vous déchirez et dévorez à l’envi, que vous vous combattez, que vous vous massacrez les uns les autres. Apaisez donc vos haines et prenez la route du Saint-Sépulcre… »

Quoi qu’il en soit, il semble que la question de population n’a pris, dans les préoccupations des hommes d’état et des philosophes, une place assez importante que vers le xviiie siècle.

Sauf des aperçus superficiels et ingénieux chez Vauban, par exemple, au xviie siècle, et toujours dans le sens de l’accroissement, il faut arriver à Mirabeau le père, à Quesnay, Adam Smith, Arthur Young, Dugald Stewart, au moine vénitien Ortes, à l’anglican Townsend, à bien d’autres, pour trouver des vues fugitives, des intuitions incomplètes sur la question.

Ce fut Malthus qui étudia le plus profondément le sujet et émit, le premier, des principes dont l’importance est telle qu’aujourd’hui encore ne sont pas closes les discussions qu’ils ont suscitées. Les recherches et les conclusions de cet économiste tendaient à démontrer, et, à mon sens, démontraient, que tout accroissement dans le chiffre de la population, que ne précède pas ou n’accompagne pas un accroissement correspondant des moyens de subsistance, ne peut engendrer que la misère, la guerre, un accroissement de la mortalité. Selon lui la difficulté ne consiste jamais à mettre au monde des êtres humains, mais à les nourrir, à les vêtir, à les loger comme il faut, à les élever lorsqu’ils sont nés. Réagissant contre le fameux aphorisme de J.-J. Rousseau, adopté, prôné par de nombreux disciples : il n’est pire disette pour un état que d’hommes, Malthus démontra qu’en tout lieu l’espèce humaine s’accroît tant que la multiplication n’est pas arrêtée par la difficulté de pourvoir à sa subsistance et par la pauvreté d’une portion de la société, et que, en conséquence, au lieu de favoriser l’accroissement on doit plutôt s’efforcer de le limiter, de le régler.

Nous n’analyserons pas ici son ouvrage, pas plus que