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on entend par là un âge de crime et d’esclavage, serait plutôt le nôtre, véritable âge de fer en comparaison de l’âge d’or que vécurent les premiers hommes, malgré la lutte qu’ils durent livrer à la nature entière pour en devenir les maîtres. Les premiers hommes furent vraiment des créateurs, c’est-à-dire qu’ils découvrirent ce que personne n’avait découvert avant eux. Certes, ils se sont inspirés, dans leurs découvertes, de leurs frères inférieurs les animaux, mais en les dépassant. Ce furent des hommes de génie. Volonté, intelligence, sensibilité se développèrent en même temps chez ces hommes. Les savants officiels prétendent que l’homme n’a mérité le titre d’homo sapiens (homme pensant et raisonnable) qu’à partir d’une certaine période de la Préhistoire. Les hommes du paléolithique supérieur, seuls, mériteraient ce titre, ceux du paléolithique inférieur n’étant que des sous-hommes. C’est encore un préjugé, qu’il s’agit de dissiper. Dès que l’homme a inventé la technique, il n’a pas été qu’un homme faber, il a été également un homo sapiens. Cette épithète convient à l’homme de Chelles aussi bien qu’à celui de la Madeleine. Dès qu’il a tiré de la nature l’industrie et l’art, l’homme a mérité le titre d’homo sapiens. L’être qui était le plus faible de tous les êtres est devenu le plus fort et le plus habile. Il a ajouté à ses bras des outils qui ont suppléé à sa faiblesse. Il a inventé le feu et découvert le langage. Avant lui, nul être n’avait taillé le silex. Les grands anthropoïdes avaient pu ramasser des pierres et se servir de bâtons, former des familles, mais l’être vertical, lui, avait fait davantage. Mains et cerveau avaient travaillé ensemble à la même œuvre. Le redressement de la colonne vertébrale avait libéré la mâchoire qui, en cessant de fonctionner comme instrument de préhension, avait permis au cerveau de mieux penser et à la main de mieux agir. Le passage de l’animal à l’homme s’opéra par le redressement de la colonne vertébrale, allégeant l’être tout entier, et aérant son cerveau. Détaché du tronc commun des primates, qui avait donné naissance aux grands anthropoïdes, d’une part, dont l’espèce est aujourd’hui éteinte, et à l’homme, d’autre part, ce dernier évolua vers une forme toujours plus parfaite, ainsi que le prouvent les intermédiaires qui ont été découverts (pithécanthrope, sinanthrope, etc.), entre l’humanité actuelle et le précurseur hominien.

Quelles perspectives ouvre à la pensée la philosophie de la préhistoire qui nous oblige à méditer sur les origines, et à nous demander ce que nous avons fait, hommes de l’histoire, de la civilisation qui nous a été léguée par les hommes préhistoriques. L’art, les industries, les métiers, ils nous ont tout transmis. C’est pourquoi, en nous rapprochant de leur existence saine et harmonieuse, parfaitement équilibrée, pour retrouver la santé et la force dont nous avons tant besoin, nous ne devons pas rejeter tout ce que la science et l’art nous offrent d’avantages et de bien-être (seuls une fausse science et un faux art, science de mort et art de mensonge, doivent être rejetés). Limitons nos besoins, et nous cesserons d’être des sous-hommes, c’est-à-dire des dégénérés. Renonçons à l’agitation qui caractérise notre ère d’affairisme et trépidation. Telle est la leçon — il y en aurait encore bien d’autres à tirer — qui se dégage d’une philosophie de la Préhistoire. On peut dire que nos ancêtres des forêts vierges ou des cavernes, troglodytes ou non, nomades ou sédentaires, ont été les premiers penseurs, les premiers artistes, les premiers philosophes de l’humanité. Ici les mots « philosophie de la Préhistoire » revêtent un second sens, qui complète le premier. Ils signifient qu’avant la philosophie des Grecs, la seule enseignée par les historiens officiels, il y a eu une pré-philosophie : il y a eu des écoles, des systèmes philosophiques pendant les temps préhistoriques, et cela aussi bien en ce qui concerne l’esthétique que la sociologie, la morale, etc. Il y a eu,


dans les forêts vierges du tertiaire ou les cavernes quaternaires, des philosophes aussi grands, plus grands même que ceux de l’histoire.

Nous avons dressé un tableau des philosophies de la Préhistoire aux différentes époques de la pierre. Ces philosophies ou pensée de l’homme sur la vie (l’action et la pensée se confondaient alors), nous sont connues par les œuvres d’art et les industries des hommes préhistoriques, associés à leurs restes. On peut reconstituer leurs philosophies mieux peut-être qu’on ne reconstitue les philosophies de l’histoire, qui nous arrivent le plus souvent à travers des documents falsifiés. Les quelques documents que nous possédons en préhistoire, sérieusement contrôlés, sont plus sûrs que tout ce fatras qui encombre l’histoire. La pénurie même de ces documents constitue un gage de leur authenticité. Il ne reste que des faits sélectionnés, ce qui écarte toute chance d’erreurs.

Nous reproduisons ici, sommairement, notre tableau des philosophies préhistoriques, dont les divisions correspondent aux arts et aux industries des différentes époques de l’âge de la pierre. Arts et industries nous révèlent la « philosophie », c’est-à-dire la vie même de nos ancêtres. Nous avons divisé les philosophies préhistoriques en trois grandes sections : la philosophie éolithique ou encore préchelléenne, datant de la fin du tertiaire, attestée par l’existence d’éolithes dus à l’homme ou à son précurseur (utilisation de la pierre, brute d’abord, ensuite avec des retouches intentionnelles). La philosophie quaternaire ou paléolithique comprend ellemême deux grandes sections : les philosophies du paléolithique inférieur ou philosophie chelléo moustérienne subdivisée en philosophies chelléenne, acheuléenne et moustérienne (ou néanderthalienne), et les philosophies du paléolithique supérieur (aurignacienne, solutréenne, magdalénienne et glozélienne). Viennent ensuite les philosophies mésolithiques, comprenant les philosophies azilienne, tardenoisienne et campignienne. La philosophie néolithique ou robenhausienne qui leur succède comprend la philosophie lacustre ou palafittique, et la philosophie dolménique ou mégalithique. Si nous faisions entrer l’âge des métaux dans la préhistoire, nous aurions une philosophie du bronze, du fer et du cuivre. Tel est le tableau, extrêmement sommaire, réduit à sa plus simple expression, des différentes philosophies de la préhistoire correspondant aux différentes « écoles » d’art et aux industries des âges de la pierre. L’homme du Moustier, de même que celui de la race de Chancelade ou de tout autre, ont eu des philosophies différentes ; malgré des points de contact qu’on ne peut nier. On suit d’époque en époque la marche du progrès. Certes, il ne s’agit pas de philosophie au sens habituel. Les documents dont nous nous inspirons pour retracer ce tableau de l’évolution des idées, sont les différents types d’industries, ainsi que les œuvres d’art mobilières ou pariétates. Une même idée directrice inspire toutes les philosophies du paléolithique : l’homme vit au grand air, au sein de la nature, parmi les forces naturelles qu’il maîtrise ; sa religion, sa morale, son esthétique, toute sa vie enfin ne peuvent ressembler à la religion, à la morale, à l’esthétique, en un mot à la conception de la vie des peuples néolithiques. Avec ces derniers, une nouvelle philosophie s’élabore, l’autorité exerce ses méfaits, la religion devient une religion d’Etat (ce dernier étant représenté par une théocratie toute puissante). Les monuments mégalithiques n’ont pu, en effet, s’élever tout seuls. Nous supposons qu’un peuple d’esclaves, sous le commandement de maîtres dont le pouvoir était illimité, a semé un peu partout les menhirs et les dolmens. Nous sommes toujours des néolithiques, nous éloignant de la nature et vivant une existence absurde, à la merci des dirigeants. Aussi la conclusion d’une philosophie de la Préhistoire ne peut être que celle-ci : le retour aux origines, à la nature, à la