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— « Dites-nous donc, chevaliers d’industrie,
    Qui marchez le front haut, plus fiers que le sultan,
    Combien fait-on d’honneur, de talent, de génie,
          Avec une aune de ruban ? »

— « Nos faiseurs de budgets ont toujours trouvé des dépenses pour augmenter la recette ; mais ils n’ont pas encore cherché la recette pour diminuer la dépense. »

— « On cherche la liste des gens qui avalent le budget:l’Almanach royal paraîtra demain. »

— « Tous les députés parlent contre le budget, mais le ministère ne s’en émeut pas ; il compte sur le scrutin. secret, où la plupart de ces messieurs n’ont plus alors de secret pour les ministres. »

Arrêtons-nous sur ce dernier trait ; il est encore plus actuel que tous les autres après cent ans de parlementarisme.

La politique étant devenue, au xixe siècle, la préoccupation de toutes les classes, il se créa des journaux pour toutes les classes et toutes les opinions. Mais les « affaires » dominant de plus en plus les opinions, les journaux devinrent d’affaires plus que d’opinion. Une transformation qu’on peut appeler radicale fut conçue et réalisée dans ce sens par Girardin et Dutacq qui firent le journal à bon marché en réduisant de cinquante pour cent le prix de l’abonnement, et recoururent pour compenser aux profits de la publicité. Le but était de rendre la publicité la plus productive possible par un tirage de plus en plus important pour atteindre des lecteurs de plus en plus nombreux. Il fut obtenu quand le Petit Journal inaugura, en 1863, le journal à cinq centimes. L’opinion du journal ne comptait plus ; on la fit de plus en plus amorphe pour atteindre le plus de gens possible. Des agences d’informations et d’annonces, telle l’Havas, fondée en 1835, facilitèrent la besogne en concentrant les nouvelles apportées du monde entier par le télégraphe et en en faisant une mixture interchangeable à l’usage de tous les journaux. Ainsi fut organisé ce barattage quotidien de millions de cervelles suivant les desseins des « Maîtres du Monde » maîtres du télégraphe, des journaux et des gouvernements. Ainsi fut réalisée la plus vaste et la plus audacieuse entreprise de brigandage qui se fût jamais vue. La presse, complice de toutes les turpitudes, gagnerait à tous les coups, retirerait les bénéfices sans jamais assumer aucun risque, quelles que seraient les catastrophes. A l’enseigne du civisme, du patriotisme, de l’honneur, de la vertu, elle tiendrait boutique de friponnerie, favoriserait toutes les trahisons, toutes les prostitutions. Elle aurait toujours des leçons à donner, jamais à en recevoir; le silence organisé confraternellement lui permettrait d’étouffer tous les scandales pouvant l’atteindre, et les plus noires fripouilles, les plus salement engraissées de rapine, tiendraient, grâce à elle, le haut du pavé. Voilà ce qu’un Armand Carrel, journaliste ardent et sincère, pressentait, avec quelques autres, devant l’entreprise de Girardin et de Dutacq. La polémique qui résulta de leurs protestations eut pour conséquence le duel dans lequel Girardin tua A. Carrel, le 22 juillet 1836. Duel symbolique:la publicité tuait la pensée et supprimait l’opinion publique !

La Presse, de Girardin, et le Siècle, de Dutacq, étaient parus le même jour, le 1er juillet 1836. Ils eurent rapidement vingt mille abonnés chacun. Le roman-feuilleton, alors à son aurore et dont le succès était extraordinaire (voir roman) facilita beaucoup cette réussite auprès du « populaire ». On dut trouver ensuite d’autres moyens de tenir le public en haleine. « De plus fort en plus fort », dirent les banquistes de la presse s’ingéniant à tirer parti d’un bluff grandissant. Après 1850, le système des « primes » parut. Divers journaux se mirent à rembourser les abonnements avec des marchandises à prendre chez des commerçants désignés


par eux. On en vit qui offrirent des soins médicaux et des médicaments gratuits; d’autres, une pension de retraite après trente ans d’abonnement !… « Le charlatanisme de la presse quotidienne était largement inauguré », comme l’a constaté Larousse. Ce furent ensuite les concours de toutes sortes, escroqueries plus ou moins déguisées qui prirent la plus grande extension quand le journal fut à cinq centimes et qui révélèrent des profondeurs désespérantes de sottise publique. Les centaines de mille citoyens qui comptèrent les grains de blé du « litre d’or » ou qui accomplirent les « marches du Matin », font comprendre combien on était mûr pour la guerre de 1914 !… En 1866, la Presse illustrée présenta le premier journal quotidien avec images, et en 1869, l’Histoire fut le premier qui parut sur huit pages. Enfin, le Matin apporta dans le journalisme français, en 1884, les procédés américains. On atteignit alors les grands tirages. Ceux du Petit Parisien, du Journal, en concurrence avec le Petit Journal et le Matin, sont chaque jour de millions d’exemplaires.

Les entreprises publicitaires ont dépouillé de plus en plus les journaux de toute pensée originale et indépendante. Il y a un gabarit d’abrutissement national auquel ils sont astreints de se tenir, s’ils ne veulent pas compromettre leur prospérité. Aussi les plus grands écrivains, plus ou moins domestiqués, n’y sont-ils que des figurants pour leur donner des apparences littéraires, artistiques, scientifiques, mais moins considérés certainement que les « démarcheurs » qui apportent de bons contrats de publicité. La critique n’est plus que de la réclame déguisée pour le marchand de tableaux, l’éditeur, le directeur de théâtre dont les produits sont vantés ni plus ni moins que les camelotes vestimentaires, comestibles ou purgatives du couturier, de l’épicier, du pharmacien. De lamentables académiciens, membres de l’Institut, professeurs de grandes écoles, sont censurés, tripatouillés, comme les derniers rédacteurs des « chiens crevés ». De « vieux hellénisants » vendent leur conscience en même temps que leur science pour découvrir sur un bouclier antique que Pâris portait des bretelles X… et que la belle Hélène fumait des cigarettes Z… Les rédacteurs en chef ont plus de mépris pour les « pattes de mouche » de ces pitoyables mercenaires que pour les prospectus écrits à la machine à écrire, nets et clairs, envoyés par l’usine A…, le laboratoire B…, ou la distillerie C… C’est comme on le dit aujourd’hui, et certainement pas sans rire, dans la presse de M. Coty:« Les correspondants télégraphistes et les photographes ont remplacé l’écrivain consciencieux qui peinait sur une idée ». Aux télégraphistes et aux photographes, la modestie si connue de M. Coty l’empêche d’ajouter les parfumeurs milliardaires qui font peiner des « nègres » sur des idées ( ?) qu’ils signent mais qu’ils sont incapables d’exprimer.

Cette presse publicitaire qu’aucun scrupule ne retient plus, est tombée à toutes les formes de la vénalité. Nous n’insisterons pas sur les preuves de cette vénalité; elles ont été souvent fournies à l’opinion publique incapable dans sa veulerie de se défendre. Les révélations apportées par les documents Rafalovitch, publiés en volumes sous le titre : L’abominable vénalité de la presse, ont marqué au fer rouge le monde d’aventuriers du journalisme. Voici le plus récent témoignage, celui d’un ministre, ancien Président du Conseil, « qui le sera de nouveau », rapporté par J.-R. Bloch dans Europe du 15 juin 1932 : « J’ai le chagrin de déclarer, après trente années de vie politique, que la presse française est tout entière vénale. Les journaux qui ne sont pas stipendiés par une ambassade, par un pays étranger, — c’est, hélas ! le cas d’un très grand nombre, et parmi les plus importants, — sont à la solde des groupements financiers, des banques, des partis. Un homme d’État qui n’est pas capable de déchiffrer la presse étrangère,