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naux dont il fait sa pâture. Ils l’ont fait descendre à l’étiage de la pensée bourgeoise dont l’aliment est dans une stupidité égoïste de plus en plus aveugle et féroce, dans une haine si monstrueuse de tout ce qui est humain qu’elle est arrivée à se haïr elle-même par un juste retour de ses turpitudes.



Liberté de la presse. — Dès l’invention de l’imprimerie, la presse, moyen d’expression et de vulgarisation des idées, vit se dresser contre elle l’hostilité des pouvoirs. Elle fut suspecte comme la pensée, dangereuse comme la vérité qu’elle était susceptible d’opposer au « mensonge immanent » des sociétés. La royauté et l’Eglise lui firent la guerre ; elles ne la tolérèrent que lorsqu’elle les servit. Elle fut immédiatement sous le contrôle de l’Université, gardienne de la pensée orthodoxe. Dès 1543, la congrégation de l’Index avait été organisée spécialement contre l’imprimerie. François Ier et Henri II rendirent les premiers édits contre elle. Ils furent terribles. La Faculté de théologie eut le privilège de juger seule, sans appel, des autorisations à donner. Ce fut la peine de mort pour les auteurs, la destruction des écrits quand il n’y avait pas eu autorisation. Dès le règne de François ier, que des flagorneurs ont appelé « le protecteur des Lettres », plusieurs libraires furent pendus, d’autres brûlés, tel Etienne Dolet en 1546. Les Estienne furent persécutés à la fois par les catholiques et les calvinistes. Michel de l’Hôpital fit amender la férocité inquisitoriale par l’ordonnance de Moulins qui enleva à la Faculté de théologie, pour le réserver au roi, le droit d’autoriser les ouvrages, et qui supprima la peine de mort contre les écrivains et les éditeurs des « mauvais livres » disant des vérités subversives. En 1586, on n’en pendit pas moins François Le Breton pour avoir écrit trois pamphlets sur la misère du peuple. D’autres furent envoyés au gibet ou rompus vifs en grève, pour des libelles et autres productions jugés indécents ou hérétiques. Richelieu, un autre « protecteur des Lettres » qui n’admettait que des écrits dont sa vanité n’avait pas à souffrir, fit rendre en 1625 un édit rétablissant la peine de mort contre tout auteur de publication non autorisée. On ne cessa pas de pendre, de brûler, de rompre vifs ou d’envoyer aux galères, auteurs, éditeurs et colporteurs jusqu’en 1728 qui vit l’abolition de la peine de mort en matière de librairie. Les galères et les prisons d’État n’en reçurent que plus de rameurs et de pensionnaires suivant les caprices des puissants car, si les mœurs plus accommodantes sinon plus douces que la loi s’étaient accoutumées à une pensée plus libre, elles n’en étaient pas moins abusives dans leurs haines particulières. Des milliers d’écrits subversifs, imprimés à l’étranger, étaient répandus par les personnages les plus considérables de l’État. On ne cessait pas pour cela de brûler des ouvrages et d’emprisonner des auteurs, mais il n’y avait plus guère que des gens d’église pour requérir des jugements contre eux. Un Voltaire, un Diderot, un J.-J. Rousseau auraient été brûlés vifs au xvie siècle. Au xviii- siècle, on brûlait encore un chevalier de La Barre, mais on ne pouvait plus envoyer au bûcher des hommes d’une telle notoriété. L’Église ne put que se couvrir de honte et de ridicule par ses autodafés des Lettres philosophiques, de l’Emile et de cent autres écrits dont la condamnation revient comme un leit-motiv dans les gazettes du temps. Même lorsqu’elle l’emportait, son autorité en était atteinte. On le vit lorsqu’elle voulut, par exemple, faire condamner pour hérésie Marmontel, à propos d’un passage sur la tolérance dans son roman Bélisaire. L’affaire dura près de trois ans. Tous les rieurs furent avec Marmontel contre l’archevêque de Paris et la Sorbonne, et des vers comme ceux-ci coururent dans le public :


« N’a-t-il pas dû savoir qu’il causait du scandale
Quand, malgré la Sorbonne, il faisait aimer Dieu ? »

Marmontel se vengea de son censeur, l’abbé Riballier, qui prétendait avoir perdu la vue en travaillant à cette censure, par l’épigramme suivante à graver sur le collier du chien de l’abbé :

— Passant, lisez sur ce collier
Ma décadence et ma misère ;
J’étais le chien de Bélisaire,
Je suis te chien de Riballier. »

Deux siècles plus tôt, Marmonteil eût subi le sort d’Etienne Dolet. Les abus de la censure ecclésiastique étaient devenus d’un autre âge comme aujourd’hui ceux de la censure républicaine. La première s’est écroulée avec l’insanité aristocratique, la seconde s’écroulera avec l’insanité démocratique.

La Révolution Française proclama avec les Droits de l’homme que : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. » (Article 11 de la Constitution de 1791.) Chacun imprima ce qu’il voulut durant la Révolution ; ce fut la « liberté sans rivages », mais cela ne dura pas. Dès que la classe bourgeoise put le faire, elle découvrit des rivages à la liberté de la presse et, le 27 germinal an IV, elle y planta la guillotine contre quiconque parlerait de changer le gouvernement. Le 19 fructidor an V, les journaux furent placés sous la surveillance de la police. Le 9 vendémiaire an VI, la loi du timbre fut établie pour les journaux politiques. Au nom des « droits de l’homme », on rétablissait ce qui avait été de « droit divin ». Napoléon Ier alla plus loin : il supprima radicalement toute liberté pour les discours et les écrits qui ne furent pas officiels. C’est ainsi que, sous son règne « libéral », on ne vit aucune condamnation de presse : elle n’existait plus ! Sous le Consulat, il avait fait réduire à treize le nombre des journaux, sous prétexte qu’ils étaient « des instruments dans les mains des ennemis de la République ». Le 28 septembre 1811, le Journal de l’Empire — l’Officiel de I’époque — publiait cet avis : « A compter du 1er octobre prochain, il ne paraîtra plus à Paris que quatre journaux quotidiens s’occupant de nouvelles politiques, savoir : le Moniteur, le Journal de l’Empire, la Gazette de France et le Journal de Paris ».

La Charte de 1814 dut reconnaître la liberté de la presse, mais le gouvernement de la Restauration chercha toujours à la restreindre jusqu’au jour où la presse eut raison du gouvernement en le renversant (juillet 1830). Les lois des 17 et 26 mai 1819 réalisèrent pour la première fois ce qu’on peut appeler une « législation de la presse » en ce que celle-ci ne fut pas soumise uniquement au « bon plaisir » du gouvernement. On s’efforça de définir et de classer ce qu’on appela les « délits de presse » en établissant, suivant leur gravité, une échelle de peines. On innova en matière de « diffamation » en prohibant la preuve des faits dits diffamatoires admise jusque là. La seule publicité des faits, qu’ils fussent vrais ou faux, suffit pour la condamnation du « diffamateur ». On dressa ainsi le fameux « mur de la vie privée » derrière lequel on peut être un coquin tout en faisant publiquement figure d’homme exemplaire. On admit cependant la preuve des faits quand il s’agirait d’un personnage investi d’une fonction publique. La loi du 26 mai 1819 rétablit la compétence du jury pour connaître des crimes et délits de presse, sauf de la diffamation. Une troisième loi, celle du 9 juin 1819, fixa les conditions de la publication. Il n’y eut plus d’autorisation à solliciter, mais seulement une déclaration à déposer en fournissant un cautionnement, en indiquant l’éditeur responsable et en payant le timbre. Ces lois ne tardèrent pas à paraître trop libérales au gouverne-