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que rien ne doit et ne peut atténuer, entre l’exploité et son exploiteur.

« Notre ennemi, c’est notre maître. »

Les conseillers prud’hommes ouvriers doivent se pénétrer de cette vérité, s’en souvenir en toute occasion, et ne se servir de l’arme mise en leurs mains que pour la défense de leurs frères, les exploités. — G. Yvetot.


PSYCHANALYSE (du grec : psukhê, âme, et analyse). La psychanalyse ou psycho-analyse (système du docteur Freud), que de récentes traductions ont fait connaître en France, compte ici autant de partisans que de détracteurs, parmi lesquels les patriotes, pour qui tout ce qui vient de l’étranger est suspect, et les moralistes, qui n’admettent pas qu’il y ait dans l’homme des instincts anormaux, sans compter les chroniqueurs et les vaudevillistes qui, cultivant la blague boulevardière, ont vu dans le pansexualisme freudien matière à faire de l’esprit. Ce système, évidemment, exige une mise au point. Débarrassée de ses exagérations et de ses interprétations fantaisistes, la psychanalyse constitue un excellent instrument d’investigation auquel le psychologue ne saurait renoncer.

On ne peut supprimer le « freudisme » de l’histoire de la philosophie. Il est venu à son heure, après les recherches de Pierre Janet sur l’automatisme psychologique. On n’a pas compris Freud, on n’a pas voulu le comprendre. Parce que Freud a mis en lumière la part qui revient à la sexualité dans notre existence, les gens honnêtes et bien-pensants se sont émus. Ils ont délégué à leurs philosophes le soin de réhabiliter la nature humaine outragée. Freud a touché le point sensible en les démasquant. Les « parties honteuses » de l’âme ont été exposées au grand jour avec une sincérité qui ne pouvait que déplaire aux hypocrites. Que dit-il, ce docteur Freud, honni des gens du monde qui ne l’ont même pas lu ? Il dit – et se fait fort de le prouver – que tous nos actes ont leur source dans l’instinct sexuel. Ce dernier est le réservoir dans lequel viennent s’alimenter toutes nos passions. Une bataille se livre, au fond de chacun de nous, entre le conscient et l’inconscient. Le conscient tente de refouler dans les profondeurs de l’inconscient les vices – ou soi-disant vices – que la société réprouve et punit ; mais, dans l’inconscient où ils se sont réfugiés, ils continuent d’agir sournoisement. L’inconscient reprend le dessus sur le conscient qui l’a refoulé et le dirige à son insu. Il le torture et lui joue des tours pendables. Il en résulte un conflit perpétuel entre l’homme individuel et l’homme social. Ce dernier s’oppose de toutes ses forces à l’apparition des instincts qu’il a refoulés. Il dispose, dans ce but, d’un arsenal de lois, de principes et de commandements. Il fait office de censeur ! « Censure » combien illusoire et toujours débordée. Les désirs refoulés prennent un détour et se manifestent de façon anormale : ils engendrent différentes « névroses », l’idée fixe et la folie. Mais ils peuvent prendre une autre direction, susceptible d’être avantageuse pour l’individu et pour le social dont il fait partie : ils peuvent se transformer en « sublimations ». En deux mots, voici ce dont il s’agit : l’instinct sexuel, ou « libido », refoulé dans l’inconscient et continuant à vivre, cherche des « dérivatifs ». Il y en a de nuisibles, il y en a d’utiles. Ces derniers constituent des sublimations. Au nombre des sublimations engendrées par le refoulement de la libido appartiennent le sentiment esthétique, le sentiment religieux et le sentiment moral. Dans la psychologie freudienne, la névrose apparaît comme une œuvre d’art manquée, l’œuvre d’art comme une névrose réussie. L’art est une névrose, mais une névrose bienfaisante, et Freud est conduit à en dire autant de la morale et de la religion envisagées sous certains rapports. Ainsi, le refoulement de la libido engendre tantôt la folie, tan-


tôt le génie. Elle est la source impure de multiples psychoses, ainsi que des sentiments les plus élevés.

Ce « refoulement » a pour complément le « transfert », Nous transportons un sentiment sur une personne analogue à la personne à laquelle ce sentiment s’adressait tout d’abord.

Le freudisme a tenté de pousser aussi loin que possible l’analyse en psychologie. La psychanalyse repose sur les données fournies par l’examen de la partie inconsciente de notre vie psychique. L’inconscient joue dans la psychologie freudienne le rôle essentiel ; il constitue la réalité interne de l’individu, la vie psychique produisant des actes dont le sujet n’a pas conscience. La psychanalyse part de ce principe que l’on retrouve dans nos gestes et nos paroles, en apparence quelconques et insignifiants, notre personnalité la plus profonde et la plus intime. Les menus faits de l’existence quotidienne passent au premier plan. Des oublis de noms, des défaillances de mémoire, des distractions, des maladresses, et, ajouterai-je, jusqu’à des fautes d’orthographe, ont une importance capitale pour le psychanalyste. Freud cite les reproches obsédants que s’adressent certaines personnes après la mort d’un être aimé, qu’elles ont cependant soigné avec dévouement, prolongeant le plus possible son existence. Bien que ces personnes n’aient pas causé la mort de l’être aimé, les reproches qu’elles s’adressent sont justifiés du fait que cette mort a procuré une satisfaction à un désir inconscient qui l’aurait provoquée, s’il avait été assez puissant. Le reproche réagit contre ce désir inconscient. Il est certain qu’en interprétant de cette façon tous les faits de la vie humaine on va loin, et l’on aboutit même à des absurdités. La psychanalyse peut rendre de grands services, à condition qu’on en use au lieu d’en abuser, et qu’on l’applique à des faits particuliers au lieu de généraliser.

Pour le docteur Freud, l’homme civilisé ne l’est qu’extérieurement, ses instincts n’ayant pas varié depuis les temps lointains de la Préhistoire. L’analyse de l’inconscient retrouve chez lui ses origines ancestrales. La « censure », qui n’est pas autre chose que la culture morale dominant l’atavisme, opère le refoulement de ses désirs dans l’inconscient, et l’empêche de donner libre cours, dans la société, à ces instincts primitifs : ces tendances cependant ne disparaissent pas tout à fait, mais prennent un détour pour se manifester. L’homme civilisé les satisfait, les orientant dans une autre direction. Cet inconscient, survivance dans l’individu de ses origines préhistoriques, constitue l’objet même de la psychanalyse. Ce « refoulement » de tendances ataviques, que l’on contente comme on peut, moi je l’appelle « hypocrisie » : l’homme social prend un masque, et justifie ses instincts en leur donnant des noms glorieux, en les légalisant, ce qui engendre un état social pire que celui de l’humanité primitive.

Freud fait de l’instinct sexuel, ou libido, le ressort essentiel de la psychologie. Celle-ci domine toute la vie de l’homme, inspire tous ses actes. Toutes nos aspirations sont de nature sexuelle. Les forces sexuelles refoulées dans l’inconscient par la censure, qui occupe le préconscient, constituent des « complexes ». Freud appelle ambivalente l’attitude de l’individu consistant dans le fait, pour lui, de vouloir accomplir un acte et d’être en même temps retenu par le dégoût que cet acte lui inspire. Freud explique par le psychisme inconscient ce qu’il appelle les instincts sexuels narcissiques, les défenses et prohibitions qui consistent dans le fait, pour certains individus, de ne pas transgresser les tabous qu’ils se sont donnés, la paranoïa ou délire chronique des persécutions, les phobies, les névroses obsessionnelles, etc. Freud a fait sur la « lubricité infantile polymorphe » des remarques intéressantes. La psychanalyse a donné de bons résultats dans l’étude des rêves. Le rêve est une réalisation détournée de certains désirs