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l’accusé, et la question préalable, qu’on faisait subir au condamné pour obtenir des renseignements sur ses complices. Quand la première était ordonnée sans réserve de preuves, le patient qui n’avouait pas était absout ; par contre, lorsqu’il y avait eu réserve, l’absence d’aveu ne l’arrachait à la peine de mort que si l’on manquait, par ailleurs, de témoignages probants. Un chirurgien ou un barbier, présents aux séances de torture, indiquaient les limites que l’on ne pouvait dépasser sans ôter la vie.

En plein XVIIIe siècle, on avait encore recours à des tourments effroyables. Pour avoir fait une écorchure au flanc de Louis XV, Damiens subit de longs supplices préalables, puis, dans une dernière séance, on brûla sa main droite, on le tenailla, on versa du plomb fondu dans ses plaies, enfin on l’écartela. Il est vrai qu’à la même époque, le vol d’une paire de draps, par un domestique, était puni de la pendaison, et qu’un délit de chasse valait au coupable les galères à perpétuité. Pilori, roue, mutilations barbares n’avaient pas disparu. Dans le supplice de la roue, on brisait bras, jambes et côtes du patient, attaché sur deux morceaux de bois disposés en forme de croix de Saint-André ; puis on le plaçait, bras et jambes ramenés derrière le dos, sur une petite roue soutenue par un poteau. La question par le feu, que des brigands fameux pratiquèrent eux aussi, consistait à soumettre la plante des pieds à un feu de plus en plus vif. On écrasait les pouces avec une machine, dans la question par le fer. Mais, à partir du XVIe siècle, l’extension, l’eau, les brodequins furent les formes de torture les plus habituelles. Au premier degré de l’extension, on attachait un poids de 180 livres au pied droit de l’accusé, puis on le suspendait à l’aide d’une corde ; au second degré, on tirait pieds et mains avec des cordes fixées d’un côté à un anneau du pavé, de l’autre à des anneaux placés dans le mur à une hauteur de trois pieds : pour disloquer les membres, on passait sous lui des tréteaux de plus en plus élevés. Une corne, faisant office d’entonnoir, était introduite dans la bouche du sujet, lorsqu’avait lieu la question par l’eau. S’il n’avouait pas, on ne s’arrêtait qu’après l’avoir contraint d’avaler six litres environ de liquide dans la question ordinaire, douze dans la question extraordinaire. Pour le supplice des brodequins, les jambes étaient rapprochées à l’aide de cordes, après avoir été assujetties au préalable chacune entre deux planchettes de chêne ; ensuite le tourmenteur introduisait à coups de maillet, entre les ais du milieu, des coins de fer ou de bois dont le nombre dépassait huit dans certains cas. Les jambes devenaient informes et les os brisés laissaient échapper la moelle. En matière de torture, nos pères avaient donc peu de chose à envier aux Chinois !

Les philosophes du XVIIIe siècle protestèrent avec ardeur contre ces pratiques inhumaines. Montesquieu dénonça la barbarie de nos lois pénales ; la traduction française du Traité des délits et des peines de l’Italien Beccaria obtint un prodigieux succès ; Voltaire flétrit la procédure secrète, l’injustice des tribunaux, les châtiments atroces. En 1780, le roi supprima la question préparatoire ; mais la question préalable subsista jusqu’à la Révolution.

Hélas ! La torture fut remplacée au XIXe siècle par le secret. Maintenu dans l’isolement le plus absolu, l’accusé ne voyait que son geôlier ; toute distraction lui était interdite ; il ne devait ni lire, ni écrire. Et cette épreuve abrutissante se prolongeait parfois des mois entiers ! On sait que, de nos jours, policiers et commissaires continuent de soumettre les prévenus à d’horribles brimades. Dépouillé de ses vêtements, roué de coups de matraque, quand il ne subit pas de tortures plus raffinées, le malheureux, tombé aux mains des agents, n’a même pas le droit de se plaindre. Juges et autorités ferment volontairement les yeux, puis proclament, sans


barguigner, que de telles pratiques n’existent pas. Et si un patient expire sous les coups des policiers, sa famille ne peut le dire sans s’exposer à de ruineuses condamnations pécuniaires et même à des peines encore pires. C’est à faire souffrir ceux qu’ils tiennent entre leurs griffes que s’appliquent, par ailleurs, maints gardiens de prison. Les anciens abus se transforment, mais ils perdurent grâce à la complicité des chefs. — L. Barbedette.


QUIÉTISME n. m. (du latin quies, repos, silence). S’unir à dieu par l’anéantissement de la volonté personnelle, se perdre amoureusement en lui par une contemplation qui laisse l’âme dans un complet repos, dans une inaction totale, voilà ce qu’ont désiré nombre d’ascètes orientaux et, après eux, les philosophes néoplatoniciens de l’École d’Alexandrie. Avec des variantes, nous retrouvons les mêmes aspirations foncières chez les Albigeois, chez les Vaudois et chez les moines chrétiens du Moyen Âge qui s’adonnaient à la contemplation dans l’intérieur de leurs couvents. On découvre le germe de cette doctrine dans les écrits de mystiques orthodoxes restés célèbres, ainsi que chez beaucoup d’hérétiques. Mais c’est au XVIIe siècle, avec Molinos, Mme Guyon et Fénelon, que le quiétisme devint l’objet de controverses fameuses. Le théologien Molinos, né près de Saragosse, en 1627, s’était fixé à Rome où il fut grandement apprécié comme directeur de conscience. Dans un livre paru en 1671, sous le titre de La Guide Spirituelle, il préconisait un amour de dieu pur de tout désir du salut, vide de tout motif d’intérêt. Parvenue à l’état de contemplation parfaite, déclarait-il, l’âme ne raisonne plus et reçoit passivement l’impression de dieu ; oublieuse des manifestations de la piété extérieure, elle devient « indifférente, même à sa condamnation éternelle ». Molinos fut arrêté par l’Inquisition romaine, en 1685, et le pape condamna son livre en 1687. Il fit amende honorable, mais resta néanmoins en prison jusqu’à sa mort, survenue en 1696. Bien d’autres ecclésiastiques avaient publié, vers la même époque, des ouvrages qui s’inspiraient d’idées semblables. L’un d’eux, le barnabite La Combe, auteur d’une Analyse de l’Oraison Mentale, les fit connaître à une jeune veuve, née à Montargis, en 1648, Mme Guyon, qui s’était fait remarquer de bonne heure par son mysticisme ardent. Elle écrivit plusieurs ouvrages : Moyen court et facile pour l’oraison, Le Cantique des cantiques, les Torrents spirituels, fut accusée de renouveler la doctrine de Molinos et enfermée au couvent de la Visitation. Mais, fort séduisante, elle fit des adeptes parmi les dames de la cour ; les duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers, Mme de Maintenon devinrent ses amies. Fénelon, alors précepteur des enfants de France, se déclara son protecteur. Après avoir joui d’une certaine faveur à Versailles, elle tomba en disgrâce et fut invitée à quitter Saint-Cyr où elle s’était fixée. Mme de Maintenon, conseillée par l’évêque de Chartres, avait redouté les conséquences d’une doctrine qui aboutissait au mépris des dogmes et des autorités ecclésiastiques. Plus tard, on enferma Mme Guyon dans un couvent, puis en prison. Remise en liberté, elle se retira chez son fils, près de Blois, en 1703 ; le silence s’était fait autour d’elle, lorsqu’elle mourut, quinze ans plus tard.

Dans l’histoire du quiétisme, ce qui scandalisa particulièrement les contemporains, ce fut la lutte sans bienveillance qui mit aux prises deux prélats intrigants, l’orgueilleux évêque de Meaux, Bossuet, et l’hypocrite archevêque de Cambrai, Fénelon. Les pamphlets se succédèrent : soutenu par Louis XIV, le premier se montra cassant, autoritaire, d’une arrogance qui donne une piètre idée de son caractère ; le second, insidieux et perfide, gardait une humilité doucereuse, même lorsqu’il tâchait de frapper à mort son ennemi exécré. Et ce furent des intrigues de tous genres : Bossuet menaçait