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que cette réforme fût réduite au minimum. Ils y réussirent pleinement. Les paysans obtinrent leur liberté individuelle, mais ils durent la paver cher. Ils reçurent des lots de terrain tout à fait insuffisants. De plus, ils furent astreints à payer, pendant plusieurs dizaines d’années, et à part les contributions d’Etat, une forte redevance aux anciens seigneurs pour les terres aliénées. (Il est à noter que les 100 millions de paysans reçurent en tout à peu près le tiers du sol. L’autre tiers fut gardé par l’État. Et un tiers environ resta entre les mains des propriétaires fonciers. Une telle proportion condamnait la masse paysanne à une existence de famine et la maintenait, au fond, à la merci des « pomestchiks ».)

Les insuffisances et les défauts des réformes d’Alexandre II se firent sentir déjà vers les années 1870. La vie de la vaste masse paysanne était misérable. La population laborieuse des villes restait sans défense contre l’exploitation croissante. L’absence de toute liberté de la presse et de la parole, ainsi que l’interdiction absolue de tout groupement politique ou social, rendaient impossibles toute circulation d’idées, toute critique, toute propagande, toute activité politique ou sociale, donc, au fond, tout progrès de la société. La population ne consistait qu’en des « sujets » soumis à l’arbitraire de l’absolutisme et n’avant aucun droit de protester, de réclamer, ou de vouloir changer cet état de choses. Et quant à la masse paysanne, elle était, plutôt un troupeau de bêtes de somme réduit à une existence obscure, à une ignorance totale et à la corvée de nourrir l’État. Les meilleurs représentants de la jeunesse intellectuelle se rendirent rapidement compte de cette situation lamentable. Ceci d’autant plus que les pays occidentaux jouissaient déjà à cette époque d’un régime politique et social relativement avancé. Aux années 1870, l’Europe occidentale se trouvait en pleines luttes sociales, le socialisme commençait sa propagande intense, et le marxisme abordait la tâche d’organiser la classe ouvrière en un puissant parti politique. Il est donc tout à fait naturel que, vers cette époque, des groupements clandestins se soient formés en Russie pour lutter contre le régime abject et, avant tout, pour répandre dans les classes laborieuses l’idée de l’affranchissement politique et social. Ces groupements se composaient d’une jeunesse ardente, des deux sexes, qui, éduquée par les meilleurs publicistes russes (malgré la censure, ces derniers réussissaient tout de même à propager leurs idées au moyen d’articles de revues écrits d’une manière en quelque sorte conventionnelle), et aussi par le mouvement d’idées à l’étranger, se consacrait entièrement, avec un esprit sublime de sacrifice, à la tâche de porter la lumière aux masses travailleuses. Ce fut alors que se forma ce vaste mouvement de la jeunesse russe intellectuelle, laquelle, en nombre considérable, abandonnant famille, confort et carrière, s’élança « vers le peuple » afin de l’éclairer. (D’autre part, une certaine activité terroriste contre les principaux serviteurs du régime prit son essor. Entre 1870 et 1880, quelques attentats eurent lieu contre de hauts fonctionnaires. Il y eut aussi des attentats échoués contre le tsar.)

Le mouvement aboutit à une catastrophe. Presque tous les propagandistes furent repérés par la police, arrêtés et envoyés en prison, en exil ou au bagne. Le résultat pratique de l’entreprise fut nul.

Il devint évident que le tsarisme présentait un obstacle insurmontable à l’éducation du peuple. De là, il n’y avait qu’un pas jusqu’à la conclusion logique que voici : puisque le tsarisme est un obstacle insurmontable, il faut commencer par le supprimer. Cette conclusion poussa la jeunesse meurtrie, désespérée, à la formation d’un groupement qui se donna pour but l’assassinat du tsar. Deux éléments appuyèrent cette décision : 1° L’idée de châtier « publique-


ment » l’homme qui, par ses prétendues « réformes », ne fit que duper les masses ; donc, l’idée de pouvoir dévoiler la duperie devant les masses, en attirant leur attention là-dessus par un acte de châtiment violent, formidable ; et 2° L’espoir de pouvoir, en même temps, démontrer au peuple par la suppression du tsar lui même, la fragilité, la vulnérabilité, le caractère commun, fortuit et passager du régime. En somme, on espérait pouvoir tuer ainsi, une fois pour toutes, « la légende du tsar ». Certains membres du groupement allaient même plus loin encore : ils admettaient que l’assassinat du tsar pourrait servir de point de départ à une vaste révolte laquelle, le désarroi aidant, aboutirait à une révolution et à la chute immédiate du tsarisme.

Le groupement prit le nom de Narodnaïa Volia (Volonté du Peuple). Après une minutieuse préparation, il exécuta son projet : le 1er mars 1881, le tsar Alexandre II fut assassiné.

Le geste resta incompris. Les paysans, fascinés depuis plus d’un siècle par l’idée que le tsar ne leur voulait que du bien, et que la noblesse s’opposait par tous les moyens à ses bonnes intentions — (ils en voyaient une preuve de plus dans l’obligation de payer une lourde redevance pour leurs lots de terrain, obligation qu’ils attribuaient aux intrigues de la noblesse). —accusèrent cette dernière d’avoir assassiné le tsar pour venger l’abolition du servage.

Le tsar fut assassiné. Non pas la légende. Le lecteur verra plus loin par quelle sorte d’événements l’histoire s’était chargée de détruire celle-ci.

D’autre part, la Cour ne manifesta pas tant de désarroi. Le jeune héritier, Alexandre (fils aîné de l’empereur assassiné) prit immédiatement le pouvoir. Les chefs du parti Narodnaïa Volia furent exécutés. Des mesures de répression très sévères réduisirent le parti entier à une impuissance complète. Le nouvel empereur, Alexandre III, vivement impressionné par l’attentat, reprit le chemin de la réaction violente. Les réformes — déjà si insuffisantes — de son prédécesseur lui parurent, au contraire, plus qu’osées : il les jugea déplacées, dangereuses. Il mit à profit le meurtre de son père pour les combattre.

Il s’employa à détériorer leur esprit, à contrecarrer leurs effets par une série de lois réactionnaires. L’État bureaucratique et policier reprit ses droits. Tout mouvement libéral fut étouffé. Les masses furent condamnées à rester dans leur situation d’obscur troupeau, bon à exploiter, privé de tous droits humains. Le « paradoxe russe » — c’est-à-dire, le fossé insondable entre le niveau de culture et les aspirations des couches éduquées, d’une part, et l’existence sombre et inconsciente du peuple, d’autre part. — resta intact. Dans ces conditions, l’activité révolutionnaire allait fatalement renaître. C’est ce qui arriva bientôt, en effet. Mais, cette fois, l’aspect et l’essence même de cette activité changèrent totalement.

La fin du xixe siècle (1881-1900). — Le nouvel aspect du mouvement révolutionnaire : le marxisme et le parti social-démocrate. — Les progrès culturels. — L’essor industriel. — L’absolutisme et la réaction s’affirment, en dépit de toute cette évolution. — En plus de l’échec du parti Narodnaïa Volia dans sa campagne violente contre le tsarisme, d’autres événements contribuèrent surtout à la transformation fondamentale du mouvement révolutionnaire russe après 1881. Le plus important fut l’apparition du marxisme. Comme on sait, ce dernier apporta, une conception nouvelle des luttes sociales, conception qui aboutit à un programme concret d’action révolutionnaire et à la formation, dans les pays de l’Europe occidentale, d’un parti politique ouvrier dit parti social-démocrate. Tout en étant interdits en Russie, les idées de Lassalle, le marxisme et ses résultats concrets y furent connus, étudiés, prêchés et