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dizaines de milliers d’ouvriers, tels que Kolpino, Oboukhovo, Sestroretzk, et autres ; la région industrielle d’Ivanovo-Voznessensk, sous Moscou ; de nombreuses et importantes usines dans la Russie méridionale, à Kharkow, à Ekatérinoslaw, etc.). Ces progrès rapides et importants restaient généralement peu connus à l’étranger. Et cependant, comme déjà dit, leur portée fut considérable, non seulement au point de vue purement industriel, mais aussi — et surtout — au point de vue social. En s’industrialisant, le pays augmentait vite ses cadres prolétariens. D’après les statistiques de l’époque, on peut évaluer le nombre total d’ouvriers industriels en Russie, vers 1905, à 3 millions.

En même temps, le pays poursuivait son évolution rapide en matière de culture générale. Depuis 1890, l’enseignement, l’instruction et l’éducation de la jeunesse ont fait de très grands progrès. Vers 1905, il existait en Russie une trentaine d’Universités et d’Écoles supérieures pour hommes et femmes. Presque toutes les villes, même de peu d’importance, possédaient des lycées et des collèges de garçons et de filles. L’enseignement primaire et l’instruction des adultes se trouvaient en progression constante, les « zemstvos », les municipalités et enfin des particuliers s’y employant avec beaucoup de zèle. Des cours du soir pour les ouvriers, des Universités populaires fonctionnaient dans toutes les grandes villes. Dans nombre de ces écoles et institutions, en dehors de l’enseignement proprement dit, une propagande d’idées avancées se poursuivait assez librement, malgré la surveillance de la police. D’ailleurs, les conférenciers et le corps enseignant se recrutaient fréquemment dans les milieux plus ou moins révolutionnaires. La pression libérale exercée un peu partout par les couches intellectuelles, était telle que le gouvernement restait impuissant à supprimer ses effets. De pair avec cette activité éducative par la parole, se développait d’une façon prodigieuse l’éducation par écrit. Une quantité incalculable de brochures populaires se rapportant à toutes les sciences et traitant les problèmes politiques et sociaux sous un jour plus que libéral, fut lancée sur le marché. La censure s’avéra impuissante à endiguer ce flot montant. Et d’ailleurs, les éditeurs de cette littérature étaient inépuisables dans les moyens de prêter à leurs publications une forme qui trompait la vigilance de la censure. Si nous y ajoutons la diffusion assez importante, dans les milieux intellectuels et ouvriers, d’une littérature clandestine nettement révolutionnaire et socialiste, nous arriverons à une notion exacte de ce vaste mouvement d’éducation, de culture et de préparation révolutionnaire qui caractérise surtout les années 1900-1905.

Dans la campagne, l’appauvrissement des masses paysannes à la suite du morcellement grandissant de leurs parcelles de terre, déjà insuffisantes, et partant leur mécontentement, augmentaient rapidement. Même l’exploitation des terres en commun, le fameux mir russe, n’arrivait plus à soulager le paysan. D’ailleurs, le gouvernement d’Alexandre III et celui de son successeur tirent leur possible pour réduire le mir à une simple unité administrative, étroitement surveillée par l’État, bonne surtout à récolter les impôts.

La situation politique, économique et sociale de la population ouvrière resta sans changement aux années 1900. Exposés, sans aucun moyen de défense, à l’exploitation grandissante des classes bourgeoises, n’avant aucun droit de se concerter, de faire entendre leurs revendications, de s’organiser, de se mettre en grève, les ouvriers étaient malheureux, matériellement et moralement.

Ce fut dans ces conditions que la propagande et l’activité socialistes et révolutionnaires prirent de plus en plus d’extension depuis 1890. Comme nous l’avons déjà dit, le marxisme, propagé clandestinement, trouva beaucoup d’adeptes, d’abord parmi la jeunesse intel-


lectuelle, et ensuite, dans les milieux ouvriers. L’influence du parti social-démocrate, fondé en 1898, augmentait vite. Naturellement, le gouvernement tsariste sévissait contre les militants socialistes. Les prisons, les lieux d’exil et les bagnes s’emplissaient. Les procès politiques ne se comptaient plus. Mais, tout en réussissant à réduire ainsi au minimum l’activité et l’influence du parti social-démocrate, les autorités n’arrivèrent cependant jamais à les étouffer. A partir de l’année 1900, le mouvement révolutionnaire, poussé en avant surtout par la jeunesse intellectuelle et aussi par quelques groupements ouvriers dans les grandes villes et dans les régions industrielles, avança à grands pas. Des troubles universitaires et ouvriers devinrent bientôt des faits divers. D’ailleurs, les universités restaient souvent fermées pendant des mois, en raison justement des troubles politiques. Mais alors, à la première occasion, les étudiants appuyés par des ouvriers, organisaient des manifestations bruyantes sur les places publiques. A Saint-Pétersbourg, la place devant la cathédrale de Kazan devint l’endroit classique des manifestations populaires auxquelles les étudiants, et aussi les ouvriers, se rendaient en entonnant des chants révolutionnaires, et, parfois, porteurs de drapeaux rouges déployés. Le gouvernement y envoyait des détachements de police et de cosaques à cheval qui nettoyaient la place à coups de sabres et de fouets ( « nagaïka » ).

Ajoutons que ce mouvement d’aspirations politiques et sociales était doublé d’une envolée morale, remarquable. La jeunesse révolutionnaire s’émancipait, en même temps, de tous les préjugés religieux, nationaux, sexuels et autres. Sur certains points, les milieux avancés russes étaient, depuis longtemps, bien en avance, même sur les pays occidentaux. Ainsi, l’égalité des races, celle des sexes, l’union libre, etc…, devinrent pour ces milieux des vérités acquises, voire pratiquées, depuis les « nihilistes ». Sous ce rapport, les meilleurs publicistes russes (Bélinski, Herzen, Tchernychevski, Debroluboff, Pissareff, Mikhaïlovski) accomplirent une œuvre de grande portée. Ils éduquèrent plusieurs générations intellectuelles russes dans le sens d’affranchissement total, ceci malgré l’influence contraire exercée obligatoirement par le système d’enseignement secondaire (lycées, collèges). Tout en subissant cet enseignement officiel imposé, la jeunesse se débarrassait de sa férule, aussitôt le diplôme nécessaire en mains.

Toutefois, pour que le lecteur ait une juste notion de la situation générale, une réserve importante s’impose à nouveau.

Le tableau que je viens de peindre est exact. Mais, en se bornant à lui seul, sans y apporter des correctifs sérieux, on risquerait de tomber dans des exagérations, d’arriver à des appréciations générales erronées et partant de ne pas comprendre les événements ultérieurs.

N’oublions pas, en effet, que sur la masse immense de 175 millions d’âmes, les groupes touchés par le dit mouvement d’idées ne formaient qu’une couche bien mince. Il s’agissait, en somme, de quelques milliers d’intellectuels — d’étudiants surtout — et de la fine fleur de la classe ouvrière dans les grands centres. Le reste de la population — les innombrables niasses paysannes, le gros des citadins, et même le gros de la population ouvrière — restait encore étranger, indifférent ou même hostile à l’agitation. Certes, les milieux avancés augmentaient assez rapidement leurs effectifs. Certes, à partir des années 1900, le nombre d’ouvriers gagnés par le mouvement révolutionnaire des villes était en croissance continue, en dépit des mesures répressives. Certes, vers cette époque, l’effervescence atteignit aussi les masses paysannes, de plus en plus appauvries et miséreuses. Mais, en même temps, la masse profonde du peuple — celle dont l’agitation détermine seule les grands changements sociaux — conservait encore sa mentalité primitive.