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l’homme comme la parole, le chant et le babil – étant l’art de plaire, émouvoir ou convaincre par le discours, la rhétorique, ou 'art oratoire, donne les règles pour plaire, émouvoir ou convaincre par la parole, mais surtout par le « joli babil ». Comme la grammaire est née après le langage, quand il a fallu rendre celui-ci compréhensible et commun à des populations nombreuses, la rhétorique est née après l’éloquence, pour mettre en elle un ordre déduit de ses formes naturelles les plus propres à toucher l’esprit humain.

L’étude de la rhétorique est à la fois celle des discours conservés et tenus comme des modèles d’éloquence, et celle des règles que l’on a tirées de ces discours. Ce sont les Grecs qui ont découvert et formulé la rhétorique. Jusqu’à eux, chez les autres peuples, plus anciens ou leurs contemporains, l’éloquence avait été une force de la nature plus qu’un art, s’épanchant parfois avec une puissance torrentielle dans les livres sacrés orientaux comme la Bible, où les plus belles pages sont plus souvent des imprécations d’une inspiration fougueuse que de la rhétorique.

Les discours des orateurs grecs, puis romains, et les règles qu’on en a tirées pour les formuler dans des traités, sont demeurés à la base de l’enseignement classique de la rhétorique à travers les siècles. Comme au temps où Quintilien enseignait à l’école de Rome les fils des patriciens, c’est à l’ombre auguste et vénérable de Démosthène et de Cicéron que les jeunes bourgeois d’aujourd’hui « font leur rhétorique » dans les lycées de la Troisième République. La Rhétorique d’Aristote, les De Oratore et L’Oratore de Cicéron, L’Institution Oratoire de Quintilien sont demeurés la loi et les prophètes de cet enseignement essentiellement scolastique, conformiste et conservateur, comme le droit romain est resté le fondement de toutes les institutions, malgré tous les bouleversements politiques et sociaux qui se sont produits depuis vingt siècles. Un tel enseignement est peut-être encore très utile pour favoriser la charlatanerie philosophique, religieuse, littéraire, politique, et pour faire des histrions habiles à se pousser dans le monde de l’arrivisme ; il n’est plus que « l’art d’apprendre à écrire sans don naturel », comme a dit R. de Gourmont, et aussi de parler sans ce don. Il est incapable de faire un véritable orateur possédant l’éloquence du cœur et de la conscience, comme il est incapable de produire un penseur sincère et un grand écrivain. La rhétorique n’en distingue pas moins aujourd’hui cinq genres d’éloquences : la politique, la militaire, la religieuse, la judiciaire et l’académique. C’est dire qu’elle continue à être l’instrument de séduction des notions sociales conventionnellement établies.

Dans les temps appelés « aristocratiques », la rhétorique n’atteint guère la foule ; elle est réservée à des « élites » pour qui les « déclamateurs fleuris », comme disait Fénelon, enveloppent les lieux communs dans les papillotes de la préciosité. Le bon sens populaire pense, s’il ne dit, avec La Fontaine :

« Je hais les pièces d’éloquence
Hors de saison et qui n’ont pas de fin. »

Mais il ne s’en laisse pas moins prendre aux déclamations grossières d’une éloquence qui le flatte pour le tromper et le dominer. Quand R. de Gourmont déplorait que des jeunes gens perdissent leur temps à l’étude de la rhétorique, parce qu’elle est « une des plus grandes niaiseries qui aient abusé les hommes », il ne pensait pas au but des prétendues élites et de leurs gouvernements qui est de rendre les hommes toujours plus niais. « Quand on sait rouler une métaphore, on peut bien rouler les imbéciles », remarquait Flaubert ; et, bien avant Shakespeare, les tyrans savaient qu’après leurs coups de force « ils trouvent toujours assez de bavards pour prouver qu’ils ont bien fait ». La grande malice de la rhétorique est de flatter ceux qu’elle veut séduire, or, comme l’a dit A. Suarès : « Flatter un peuple ou une


assemblée, c’est mentir. De là, qu’on pense d’autant moins, en général, qu’on parle mieux. » Mentir est, par-dessus tout, l’art de la rhétorique, pour persuader en enrobant le mensonge dans les séductions de la parole, de façon à faire croire qu’il est la vérité. Elle est ainsi l’art de déraisonner au point de faire croire à une chose « parce qu’elle est absurde » : Credo quia absurdum !… Elle est la lanterne magique qui montre toutes les merveilles du monde, à condition qu’on ne l’éclaire pas. Les sages qui la font marcher sont :

« Messieurs les beaux esprits dont la prose et les vers
Sont d’un style pompeux et toujours admirable,
Mais que l’on n’entend point… »

(Florian.)

Il n’y a que les dindons qui croient entendre quelque chose ; et, malheureusement, ils sont innombrables, les dindons, ils sont le « peuple souverain », ils sont la « majorité compacte » !

La première rhétorique académique et classique a été la traduction en belles phrases, en mots historiques – qui fourniraient la pâture à cinq cents générations de cuistres et feraient se pavaner des milliers de pédants – des vociférations et des injures plutôt ordurières que s’étaient lancées à la tête les héros d’Homère. C’était de la populace hellénique qu’étaient sortis ces héros, et ils n’avaient parlé le langage des dieux que lorsque les traducteurs d’Homère les avaient frisés et pommadés. Hérodote, dans ses Histoires, fleurit de la sorte les discours des personnages qui fournirent de plus en plus à l’éloquence politique à partir du Ve siècle avant J.-C. Les Thémistocle, Aristide, Périclès, Démosthène brillèrent dans cette éloquence jusqu’au jour où Athènes perdit la liberté. Les orateurs devinrent alors les rhéteurs des temps de tyrannie et de fausse liberté, les temps des Alexandre, des Auguste, des Louis XIV, des Napoléon et des Soulouque des démocraties contemporaines.

Le rhéteur fut d’abord celui qui enseigna la rhétorique. Il prit la place de l’orateur quand l’éloquence ne fut plus libre de s’exprimer et dut cacher ses chaînes sous la déclamation. Aussi, dès l’Antiquité, le nom de rhéteur prit-il un sens péjoratif pour désigner un orateur ou un écrivain emphatique, dont l’art ne consistait que dans un alignement habile de phrases destinées à masquer une pensée vide, confuse ou fausse. Stendhal ne comprenait rien à l’art des rhéteurs lorsqu’il disait : « Ce n’est pas le tout de faire de jolies phrases, il faut avoir quelque chose à mettre dedans. » Aussi Stendhal resta-t-il toujours incompris et dédaigné des faiseurs de festons et d’astragales qui brodent sur les nuages et font de la profession des gens de lettres celle des plus vains et des plus vaniteux farceurs. Vanus et vanitas, disait Michelet. Il y eut, certes, des rhéteurs qui firent de la rhétorique une science remarquable et respectable : Isocrate, Isée, maître de Démosthène, Eschine, rival de ce dernier, Aristote, le plus grand de tous, firent la gloire de la rhétorique à Athènes. Rome eut Quintilien, et l’on vit, au IIe siècle, Plutarque et Lucien. Mais le plus grand nombre des rhéteurs formèrent alors, et depuis, une espèce trop souvent malfaisante et irresponsable. Ce sont eux, entre autres, qui introduisirent dans l’histoire ce « plutarquisme », dont le nom vient de Plutarque, mais qui n’eut chez lui que des intentions pures, alors que ses successeurs en firent le plus maléfique usage. (Voir Plutarquisme.)

De plus en plus, en constatant combien l’éloquence séduisait les hommes et les entraînait au point de leur faire perdre le contrôle de leur pensée et de leurs actes, on avait fait de la rhétorique l’art de mentir et de tromper. De plus en plus, elle servit de moyen de gouvernement et de domination. Dans toutes les sociétés, quand les orateurs, les poètes et les savants ont répandu parmi les hommes les notions claires et précises des connaissances du temps, les rhéteurs, bavards insanes, pitres et faux savants, viennent pour troubler et obscurcir