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nélides, les ganglions cérébroïdes qui envoient des nerfs aux organes des sens, paraissent remplir les mêmes fonctions que le cerveau des vertébrés. Il est loin toutefois de les avoir centralisés complètement. L’indépendance psychologique des divers anneaux est bien évidente. Certaines eunices, qui peuvent atteindre 1 m 50 de longueur, mordent la partie postérieure de leur corps, sans paraître aucunement le ressentir. L’individualité est si peu précise qu’on voit chez certains annelés asexués, composés d’une quarantaine d’anneaux, une tête d’individu sexué se former au niveau du troisième anneau, se munir de tentacules et d’antennes, puis se détacher de l’individu primitif pour vivre à sa guise… Pour les animaux supérieurs, il est inutile d’insister : l’individualité au sens courant du mot est constituée ; le cerveau de plus en plus prépondérant la représente… A son plus haut degré, elle est nettement localisée ; elle a accaparé une partie de l’organisme qui, pour cette fonction et pour elle seule, devient le représentant de tout l’organisme. Par une longue suite de délégations successives, le cerveau des animaux supérieurs est parvenu à concentrer en lui la plus grande part de l’activité psychique de la colonie. » Chez l’homme lui-même, le cerveau apparaît comme un coordinateur de tous les centres secondaires, et le moi conscient comme un écho psychologique de l’unité organique. Aussi les troubles de la personnalité sont-ils liés à des altérations de la cénesthésie ou de la motricité, ainsi qu’à des anesthésies cutanées. L’hystérie, qui engendre des troubles profonds de la sensibilité, détermine fréquemment le dédoublement de la personnalité. Au point de vue psychologique, la mémoire joue un rôle essentiel. Si le moi a conscience de durer, c’est parce que le passé revit dans le présent grâce au souvenir. Chacun a une histoire, faite des événements de sa vie antérieure. Dès l’âge de quatre ans, l’enfant rappelle avec complaisance certains faits passés ; il dit volontiers : « quand j’étais petit. » Et le vieillard, malgré les transformations survenues dans sa propre personne et dans le milieu qui l’entoure, se reconnaît dans le jeune écolier que choyait une mère aimante, dans l’adolescent fiévreux et tourmenté qu’il fut voici bien longtemps. Des révolutions brusques et profondes ont pu modifier complètement sa vie intellectuelle ou sentimentale, il n’y a pas eu rupture de sa personnalité pour autant ; la mémoire a enregistré étapes et changements ; elle groupe autour du nom les multiples souvenirs de ce qu’il fut. Chez certains, en particulier chez l’enfant ou chez l’ambitieux, la représentation de ce qu’ils seront plus tard, ou mieux de ce qu’ils voudraient être, constitue un élément très important de la personnalité. Mille rêves passent dans le cerveau de l’enfant, tout ce qui brille l’attire ; mais les difficultés qu’offrent les réalisations pratiques l’obligeront par la suite à diriger tous ses efforts vers un but unique ; heureux s’il parvient à exceller dans la carrière qu’il aura finalement choisie. Le moi n’apparaît donc pas comme un simple polypier d’images, ainsi que l’affirmait Taine ; il suppose une pénétration de ses éléments constitutifs ; l’association des idées ne peut suffire à l’expliquer. Stuart Mill, dont la thèse ressemble beaucoup à celle de Taine, reconnaît la faiblesse de la doctrine phénoméniste : « Si, écrit-il, nous regardons l’esprit comme une série de sentiments, nous sommes obligés de compléter la proposition, en l’appelant une série de sentiments qui se connaît elle-même comme passée et à venir ; et nous sommes réduits à l’alternative de croire que l’esprit, ou moi, est autre chose que les séries de sentiments, ou de possibilité de sentiments, ou bien d’admettre le paradoxe que quelque chose qui, ex hypothesi, n’est qu’une série de sentiments, peut se connaître soi-même, en tant que série. »

Mais c’est une absurdité pire d’avoir recours à un principe spirituel : l’âme, pour expliquer la personna-


lité humaine. Pourtant Reid affirme que le moi substantiel se distingue nettement des phénomènes qu’il observe : « Nos plaisirs et nos peines, nos espérances et nos craintes, toutes nos sensations s’écoulent devant la conscience, comme les eaux d’un fleuve sous les yeux du spectateur immobile attaché au rivage. » Doctrine que nous n’avons plus besoin de réfuter, puisque les philosophes actuels sont unanimes à la condamner. De nombreux spiritualistes admettent, par contre, la thèse de Paul Janet : « Le tort de quelques défenseurs de la métaphysique substantialiste, déclare ce dernier, est de considérer l’être et la substance, partant le moi, comme des choses en soi qui vivraient dans une région séparée, mais n’auraient rien de commun avec les phénomènes. La vérité c’est que l’être est inséparable de ses manières d’être, la substance du phénomène ; la conscience les saisit ensemble dans leur intime unité, ou plutôt elle est simplement la connaissance que l’être a de lui-même à l’occasion de ses manifestations diverses. » Déjà Maine de Biran avait soutenu que le moi est perçu directement par la conscience dans le sentiment de l’effort. Jamais, quoi qu’en disent Paul Janet et Maine de Biran, nous ne saisissons une substance spirituelle quelconque, jamais nous ne saisissons autre chose que des états mentaux. Et le support des phénomènes psychologiques doit être cherché dans le cerveau, non dans une âme spirituelle et indivisible. Comment comprendre les altérations de la personnalité, si cette dernière a pour cause un principe simple et immatériel ? Des faits indubitables établissent pourtant que le moi est sujet à de nombreuses maladies ; la plus connue est le dédoublement de la personnalité. Félida, que le Docteur Azam, de Bordeaux, put observer pendant plus de trente ans, avait son existence partagée en deux sortes d’états alternatifs. Dans les uns, elle se souvenait de toute sa vie antérieure et son caractère était vif et joyeux ; dans les autres, elle était fort triste et ne se souvenait que des états semblables. Les changements d’états s’opéraient à la suite d’un sommeil de quelques minutes. Voici, exposé par Binet, le cas de la dame américaine de Mac-Nish : « Une jeune dame instruite, bien élevée et d’une bonne constitution, fut prise tout à coup, et sans avertissement préalable, d’un sommeil profond qui se prolongea plusieurs heures au-delà du temps ordinaire. A son réveil, elle avait oublié tout ce qu’elle savait ; sa mémoire n’avait conservé aucune notion ni des mots, ni des choses ; il fallut tout lui enseigner de nouveau ; ainsi, elle dut apprendre à lire, à écrire et à compter ; peu à peu, elle se familiarisa avec les personnes et avec les objets de son entourage, qui étaient pour elle comme si elle les voyait pour la première fois ; ses progrès furent rapides. Après un temps assez long, plusieurs mois, elle fut, sans cause connue, atteinte d’un sommeil semblable à celui qui avait précédé sa vie nouvelle. A son réveil, elle se trouva exactement dans le même état où elle était avant son premier sommeil, mais elle n’avait aucun souvenir de ce qui s’était passé dans l’intervalle ; en un mot, pendant l’état ancien, elle ignorait l’état nouveau. C’est ainsi qu’elle nommait ses deux vies, lesquelles se continuaient isolément et alternativement par le souvenir. Pendant plus de quatre ans, cette jeune dame a présenté à peu près périodiquement ces phénomènes. Dans un état ou dans l’autre, elle n’a pas plus de souvenance de son double caractère que deux personnes distinctes n’en ont de leurs natures respectives ; par exemple dans les périodes d’état ancien, elle possède toutes les connaissances qu’elle a acquises dans son enfance et sa jeunesse ; dans son état nouveau, elle ne sait que ce qu’elle a appris depuis son premier sommeil. Si une personne lui est présentée dans un de ces états, elle est obligée de l’étudier et de la reconnaître dans les deux pour en avoir la notion complète. Il en est de même de toute chose. » Parfois des personna-