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vaises compagnies, des moralistes, hypocrites raffinés, anormaux et pervertis, qui sont les plus nombreux et travaillent dans la vertu et la pornographie combinées ; les Louis de Bans et les Bacon-Tacon qui plagient la Fausseté des vertus humaines et des Discours sur les mœurs ! Le fin du fin de cette tartuferie est dans le cas de ceux qui, jugeant « infâmes » des Vénus au couvent, les écrivent et les éditent sous des noms supposés. Ainsi, sous le pseudonyme Le Cosmopolite, le duc d’Aiguillon fit imprimer un Recueil de pièces choisies parmi les plus licencieuses, entre autres le Bordel céleste d’un pauvre diable, Pierre le Petit, qui avait été pendu puis brûlé vers 1670 pour avoir commis cette impiété. Grands seigneurs et abbés de cour en faisaient leurs délices.

Le plagiat fut de mode à partir du xviie siècle. C’était une façon de se distinguer que de s’attribuer l’esprit des autres. Les gens du monde se faisaient passer volontiers pour les auteurs des écrits de plumitifs besogneux et anonymes qui couraient les ruelles et la Cour. Un nommé Richesource, qui avait pris le titre de « Directeur de l’Académie des orateurs philosophes », enseignait comment on pouvait devenir distingué en pratiquant le plagiarisme dont il définissait ainsi l’art : « celui de changer ou déguiser toutes sortes de discours, composés par les orateurs ou sortis d’une plume étrangère, de telle sorte qu’il devienne impossible à l’auteur lui-même de reconnaître son propre ouvrage, son propre style, et le fond de son œuvre, tant le tout aura été adroitement déguisé. » Un quatrain paru dans l’Almanach des Muses, en 1791, a jugé ainsi cette méthode :

« Quoi qu’en disent certains railleurs,
J’imite et jamais je ne pille.
— Vous avez raison., monsieur Drille,
Oui, vous imitez… les voleurs. »

Le xixe siècle a eu, comme les précédents, ses plagiaires plus ou moins coupables, plus ou moins cyniques, parmi ses grands hommes et surtout ses moyens et petits auteurs : Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Balzac, Alfred de Musset qui prétendait pourtant ne boire que dans son verre et avait dit sévèrement : « Voler une pensée, un mot, doit être regardé comme un crime en littérature. » Stendhal, Baudelaire, A. Dumas père et fils, Scribe, Sardou qui fit une enquête sur le plagiat « considéré comme un des beaux arts », E. About, Renan, A. France, Zola, Coppée, J. Lorrain, E. Rostand, etc. Parmi les plagiats ou rencontres d’idées et de situations que nous n’avons pas vus signalés, indiquons la parenté curieuse du sujet du Bal de Sceaux, écrit par Balzac, en 1829, et de celui de Horatio Sparkins, de Dickens, paru après. Par contre le David Copperfield, de Dickens, fut publié bien avant Jack, d’A. Daudet, qui parait en avoir été directement inspiré. Il y a aussi une parenté frappante entre l’Aiglon, d’E. Rostand et certains épisodes des Mohicans de Paris, d’A. Dumas. M. Barrés semble avoir pensé au frère Calotus d’A. Rimbaud quand il a vitupéré les « accroupis de Vendôme », et M. P. Bourget paraît s’être un peu trop souvenu d’Hamlet quand il a écrit André Cornélis. M. Maurice Rostand, insupportable cabotin qui avait pillé Dickens, le plaignit quand il fut lui-même pillé ; double profit publicitaire, M. Louis Dumur a inventé un type, Un Coco de génie, qui pratique le plagiat quand il est en état de somnambulisme. C’est un aspect littéraire de la psychopathie.

Depuis 1670 que parut le premier ouvrage dévoilant les anonymes et les pseudonymes, celui de Fréd. Geisler, et depuis l’ouvrage d’Adrien Baillet, les Auteurs déguisés, le plagiat a été souvent dénoncé, ainsi que toutes les formes de supercheries littéraires. On a eu le Dictionnaire des ouvrages anonymes, par Barbier, en 1806-1808, puis les Questions de littérature légale, de Ch. Nodier, le Bulletin du bibliophile belge, de F. de Reiffenberg, et les Curiosités littéraires, de Lalanne.


L’ouvrage le plus complet sur ces questions est : Les Supercheries littéraires dévoilées, se J. M. Quérard, paru en 1847 et réédité avec de nombreux compléments en 1869. Il demeure un précieux document pour les recherches bibliographiques. Depuis Quérard, d’autres ont dénoncé des plagiats plus modernes. M. G. Maurevert, entre autres, a composé le Livre des plagiats où il en a fait connaître de nombreux d’auteurs contemporains. Car l’industrie des plagiaires ne chôme guère, pas plus que celle de toutes les autres supercheries. Nous verrons, au mot tripatouillage, que ces supercheries se sont multipliées et ont pris un caractère inouï de banditisme littéraire, grâce à la fabrication cinématographique qui a supprimé tout respect de la pensée et tout scrupule d’art, faisant du milieu spécial où cette fabrication s’exerce une véritable foire d’empoigne et un laboratoire d’horreurs.

De plus en plus, les auteurs se pillent entre eux. C’est le plus clair de leur génie puffiste et publicitaire. Ça fait du bruit dans les journaux, il y a même des procès. Tous les morts-nés de la littérature et de l’art, devenus des « chers maîtres » avant d’avoir rien produit, les fournisseurs du snobisme actuel, les directeurs de conscience et d’esthétique du muflisme, vivent et prospèrent de l’industrie du plagiarisme. Rapetasseurs de vieilles savates, rongeurs de rogatons, collecteurs d’épluchures, ils ont le nez dans toutes les poubelles de l’histoire, les yeux et les mains dans toutes les œuvres des voisins. Ils sont les chiens à qui Edgar Poe voulait interdire l’entrée des cimetières parce qu’ils grattent et fouillent partout, profanent tout, pissent sur tout. Ils le sont cyniquement, pratiquant le plagiat comme moyen de réclame, D’ailleurs, on ne les prend jamais sans vert. Stendhal, qui, sous le pseudonyme de Bombet, avait pillé l’Italien Carpini pour faire sa Vie de Haydn, s’efforça de ridiculiser sa victime quand elle eut le mauvais goût de se plaindre. Aujourd’hui. M. Pierre Benoît a déclaré, en faisant une pirouette qui lui a gagné l’Académie Française, qu’il avait voulu « appâter les imbéciles ». Les imbéciles sont ceux qui ont dénoncé ses supercheries en faisant connaître les auteurs et les textes où il avait puisé, notamment dans V. Hugo. Aussi, le plagiat, plus ou moins aggravé de tripatouillage, est-il de plus en plus dans les mœurs, et on peut s’attendre à voir l’Académie Française décerner un jour prochain un Grand prix du plagiat. Il ne sera, d’ailleurs, pas plus immoral que ses Prix de Vertu !


Au plagiat, on peut rattacher le pastiche, imitation de la manière d’un auteur, quand il n’est pas d’intention satirique dans le but évident de faire ressortir, en les grossissant, les défauts de celui qu’il imite et qu’il n’est pas alors de la parodie. En musique, le pastiche fut nettement du plagiat et du tripatouillage lorsque des entrepreneurs prirent des morceaux de compositeurs divers et les « arrangèrent » pour en faire des œuvres nouvelles. Les plus cyniques de ces entrepreneurs furent deux musicastres, Lachnith et Kalbreuner qui firent, en 1803 et 1805, deux oratorios, Saül et la Prise de Jéricho, dont la musique fut pillée dans une douzaine d’auteurs. Lachnith poussait le cynisme jusqu’à s’écrier, pendant qu’on jouait des airs de Mozart qu’il s’était attribués : « Non, je ne ferai jamais rien de plus beau ! » Chargé d’adapter la Flûte Enchantée, de Mozart, pour l’Opéra de Paris, il en fit un salmigondis, sous le titre : Les Mystères d’Isis. Son compère Kalbreuner se chargea du tripatouillage de Don Juan, dans lequel il introduisit de la musique de sa façon. Le pastiche musical est pratiqué aujourd’hui d’une façon moins grossière, plus savante ; l’emploi de la pensée et de la manière d’autrui, habilement dissimulé, n’a plus que l’aspect de réminiscences. M. Saint-Saëns a été,