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celui-là est le plaisir le plus désirable. Si de ces deux plaisirs l’un d’entre eux est placé par les gens compétents bien au-dessus de l’autre quoiqu’il soit très difficile à atteindre, si on ne veut pas abandonner sa poursuite pour la possession de l’autre, on peut affirmer que le premier plaisir est de beaucoup en qualité supérieure au second, bien que moindre peut-être en quantité.

C’est un fait indéniable que ceux qui connaissent également et sont capables d’apprécier et de goûter deux façons de vivre, donnent la préférence à la manière de vivre qui mettra en œuvre chez eux les facultés les plus hautes. Il est peu d’hommes par exemple, qui accepteraient d’être transformés en animaux les plus vils, même si on leur promettait une entière jouissance des plaisirs bestiaux ; aucun être intelligent ne consentirait à devenir un sot, aucun savant à devenir un ignorant, aucun homme de cœur à devenir égoïste, si même on les persuadait que le sot, l’ignorant, l’égoïste sont plus satisfaits du lot reçu qu’eux du leur. Ils ne consentiraient pas à quitter ce qu’ils possèdent en plus de ces êtres, pour obtenir la complète satisfaction du désir qu’ils ont en communauté avec eux. » Un peu plus loin, Stuart Mill ajoutera : « Mieux vaut être un homme malheureux qu’un pourceau bien repu, un Socrate mécontent qu’un imbécile satisfait, et si l’imbécile et le pourceau sont d’un autre avis, c’est qu’ils ne connaissent qu’un côté de la question. » Ainsi, tant par ses éléments de distinction élective que par ses éléments de subjectivité qualitative, la morale est d’un autre ordre que le calcul statique.

Parmi les plaisirs vraiment supérieurs, il convient de placer les joies de l’altruisme. Se dévouer pour ses semblables procure la plus haute félicité ; l’égoïste se prive de satisfactions d’un prix inestimable. « Tout être humain, à des degrés divers, est capable d’affections naturelles et de véritable intérêt pour le bien public ». Aimer son prochain comme soi-même, faire aux autres ce que l’on voudrait qu’ils nous fassent, « telles sont les deux règles d’idéale perfection de la morale utilitaire ». Toutefois, renoncement et sacrifice n’ont point de valeur intrinsèque ; ils seraient inutiles, s’ils n’augmentaient pas la somme totale du bonheur de l’ensemble. Pour opérer une association indissoluble entre l’idée du bonheur individuel et l’idée du bonheur collectif, Stuart Mill réclame une réforme profonde de l’organisation sociale, ainsi qu’une efficace collaboration des éducateurs : « Il faudrait que les lois et les conventions sociales puissent disposer les choses de telle sorte que le bonheur, ou, pour parler plus pratiquement, que l’intérêt de chacun fût, autant que faire se peut, en harmonie avec l’intérêt général. Il faudrait aussi que l’éducation et l’opinion, qui ont une influence si considérable sur les hommes, créent dans l’esprit de chaque individu une association indissoluble entre son propre bonheur et celui des autres, particulièrement entre son propre bonheur et la pratique des règles de conduite négatives et positives prescrites par l’intérêt général. De cette façon l’homme ne concevrait même pas l’idée d’un bonheur personnel qui serait uni à une conduite pratiquement opposée au bien général ; une tendance directe à procurer le bien général pourrait être en chaque individu un des motifs habituels d’action ; les sentiments liés à cette impulsion tiendraient une place importante dans la vie de chaque créature. » Le sentiment altruiste de la sympathie est, d’ailleurs, aussi naturel et aussi primitif que l’amour égoïste de soi-même. Et le progrès humain ne s’opère que dans la mesure où les individus collaborent, sans retour égoïste, au bien de la collectivité.

Sans nier les mérites de la morale utilitaire, beaucoup plus conforme aux exigences d’une saine nature que la morale d’un Kant, d’un Durkheim, d’un Bergson, nous l’estimons aussi défectueuse chez Stuart


Mill que chez Bentham. Ses principes, sa méthode et ses conclusions restent dans le cadre des préjugés de l’éthique traditionnelle. C’est un décalque de la morale chrétienne, transposé dans le plan utilitaire. Notre conception de l’éthique est bien différente. Délaissant les divisions admises jusqu’à présent, nous distinguons d’une part, la conception d’un idéal d’existence et, d’autre part, la détermination des moyens capables d’assurer sa réalisation pratique. Variable avec les individus, les époques et les milieux, la conception d’un idéal de vie garde nécessairement un caractère subjectif et personnel. Les procédés permettant d’aboutir à des réalisations pratiques ont, au contraire, un caractère objectif et scientifique très net ; s’appuyant sur les données du savoir positif, ils sont valables pour tous indistinctement. Dès lors, la morale n’est plus qu’une technique qui permet à chacun de se prononcer en pleine connaissance de cause sur le mode d’existence qui lui convient et qui fournit, en outre, les règles pratiques qui rendront possibles d’intéressantes réalisations. Toutes les techniques : médicales, industrielles, commerciales, artistiques, etc, visent à favoriser le bonheur humain ; la technique morale ne fait pas exception, elle apparaît même comme l’ultime synthèse de toutes les autres. A notre connaissance, nul philosophe n’a encore développé cette conception. Elle explique pourtant d’une façon parfaite le caractère, tout ensemble, permanent et variable du comportement moral de notre espèce. — L. Barbedette.


UTOPIE — UTOPISTE. Que l’on envisage ce vocable sous l’angle moral ou matériel, ou même encore sous l’angle social, l’acception la plus couramment admise est qu’on considère comme utopie tout ce qui paraît d’une réalisation impossible. Le domaine des impossibilités absolues, des choses qui jamais ne verront le jour, qui ne sauraient, quelque effort que l’on fasse pour y parvenir, prendre consistance, qui, toujours, doivent rester à l’état de rêve, de chimère, tel est celui qui convient à l’utopie et à ceux — les utopistes — animés de cette folle ardeur de former d’imaginaires et d’insensés projets.

Est-il besoin d’ajouter que les anarchistes en qui les partisans par trop férus de l’Autorité ne voient que les plus incorrigibles des utopistes ont, de l’utopie, une conception quelque peu différente ? L’Histoire autant que l’expérience et l’observation de chaque jour ne les ont-ils pas convaincus, depuis bien longtemps déjà, de la parfaite justesse du mot de Lamartine que « les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées », non moins que de l’exactitude rigoureuse des paroles d’Anatole France à savoir que « l’utopie de la veille n’est, le plus souvent, que la réalité du lendemain » ?

Il n’est point téméraire d’avancer que l’utopie est tout simplement soumise à la grande loi du Progrès et qu’on ne saurait admettre cette loi ainsi que ses innombrables et évidentes manifestations sans, du même coup, considérer l’utopie comme un fait conçu, à un moment donné, par quelque génial et audacieux cerveau, mais dont la matérialisation ne devient effective qu’après de multiples et laborieux tâtonnements, de pénibles et persévérants efforts et la difficultueuse conquête de tous ceux qui s’étaient montrés longtemps sceptiques quant au triomphe définitif de ce fait.

Considérons tout de suite que l’idée d’utopie est en antagonisme formel avec l’idée religieuse et que si l’une (l’idée d’utopie qui, nous l’avons vu, est inclus dans l’idée de progrès) que si l’une fut si longtemps combattue, étouffée pour ainsi dire, c’est que l’autre fut, des siècles et des siècles durant, complètement dominante. Mais depuis les temps modernes et, d’une façon infiniment plus sensible et plus rapide, depuis quelque cinquante ans, époque qui vit enfin le triomphe des systèmes basés sur l’observation et l’étude de la Natu-