Page:Feron - Le manchot de Frontenac, 1926.djvu/8

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l’outrage fait à sa personne devant la foule des fidèles, à son évêque et à Dieu même par ce diablotin qui n’avait pas craint de souiller le temple saint de sa présence.

— Ah ! ah ! gnome infâme, rugit le suisse en posant ses deux mains très lourdes sur les épaules du jeune homme, dont les jambes ployèrent sous la pesée faite par le géant. Ah ! ah ! jeune freluquet, espèce de morveux, de…

Il fut interrompu par une voix de jeune fille qui, à l’instant même, quittait la cathédrale parmi le flot des premiers fidèles.

— Papa !… papa !… cria la voix avec un accent de prière.

À cette voix partie derrière lui, Cassoulet fut tenté de se retourner ; mais le colosse, ivre de fureur et n’ayant pas paru entendre la voix suppliante, faisait peser davantage le poids de son corps sur les épaules du pauvre jeune homme, et continuait :

— Oui, vil moucheron, je vais t’apprendre à respecter le représentant de Monseigneur l’évêque !

Le moucheron semblait perdu, car le géant était si ivre de rage qu’il en perdait la raison et qu’il allait, certainement, anéantir à tout jamais sa victime.

Émue et terrifiée à la fois, la populace se resserra près de l’église pour mieux voir ce qui allait se passer.

Cassoulet, lui, ne paraissait pas avoir peur. Il souriait… mais pourtant ses yeux lançaient des éclairs non moins terribles que les éclairs jaillis des prunelles ensanglantées du suisse. Et tout probablement, si l’on peut en juger par l’exploit qu’il avait accompli l’instant d’avant lorsqu’il avait ôté le colosse de son chemin, il allait trouver encore le truc de se débarrasser du trop zélé serviteur de Monseigneur l’évêque, quand une jeune fille fendit la foule et de ses deux mains fines saisit un bras du suisse.

— Papa ! papa !… supplia-t-elle.

— Arrière, Hermine ! clama le géant avec rage.

La jeune fille se suspendit au bras de son père.

Dans un rapide regard Cassoulet vit une belle enfant, blonde comme une madone de Fra Angelico, tout en émoi, avec un visage de vierge, avec des yeux de velours bleu, une bouche admirable, une taille de déesse, et il fut si ému, qu’il trembla violemment. La foule qui le vit trembler pensa qu’il avait peur.

Cassoulet lança un regard admiratif à la jeune fille et pensa :

— La fille de ce sauvage ?… Non, ce n’est pas possible !

Puis, profitant du moment où le suisse, distrait par sa fille, pesait moins lourdement sur ses épaules, il se baissa soudain, glissa entre les deux jambes du géant, se faufila dans la foule et gagna rapidement l’extrémité de la place. Là, hors de l’atteinte du suisse, il lança un rire sarcastique.

— Par la mitre de Monseigneur ! hurla le colosse en tendant le poing, on se retrouvera, morveux d’avorton !

Mais Cassoulet déjà disparaissait dans les ombres du soir.

La jeune fille voulut apaiser la fureur de son père.

Celui-ci la rudoya et la poussa loin de lui, grondant :

— Toi, Hermine, va-t’en à la maison, et à l’avenir tu te mêleras de tes affaires !

Et autour de lui l’effrayant suisse roula des yeux si énormes, si farouches, si sanglants, que la foule des fidèles recula. Puis satisfait du moins de voir la populace s’effacer devant lui, le suisse reprit sa hallebarde, qui était demeurée appuyée contre le mur de l’église, et se plaça à côté de la grande porte pour surveiller la sortie de ceux qui étaient dans l’intérieur de la cathédrale.

L’instant d’après, apparaissait M. de Frontenac qui donna immédiatement des ordres à ses officiers ; et cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que circulait de toutes parts la nouvelle que les Anglais marchaient contre la ville du côté de la rivière Saint-Charles.

Des officiers s’élançaient à toute course vers le fort, d’autres appelaient les miliciens sous les armes, d’autres encore à la tête de compagnies rassemblées à la hâte dévalaient vers la Porte du Palais. Des artisans et des bateliers, faisant partie des milices, couraient à leurs habitations pour y chercher leurs armes. Le reste de la population, fort alarmée, se dispersait peu à peu, et chacun regagnait son logis.

La nuit tombait.

Au fort, où Cassoulet avait donné l’alarme, les bataillons se formaient rapidement et gagnaient au pas de course la rivière Saint-Charles. Comme il sortait à son tour, il rencontra M. de Frontenac qui revenait