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FANTAISIES


MON PREMIER BOUQUIN



J’avais dix ans. Un soir d’été, je sortais de classe. Avant de rentrer dîner, je fis un tour de ville.

Au coin d’une rue, sur un banc de pierre, je vis le colporteur déposer sa banette pleine et en sortir sa marchandise… D’un bond, je fus près de lui.

Le bonhomme me connaissait ;… j’avais déjà regardé deux ou trois fois son étalage. Je le regardai encore, fourrageant dans ses livres… Il me laissa faire.

Jusqu’à cette heure, je m’étais contenté de « toucher des yeux, » réserve de gousset peu garni. Ce jour-là, grâce aux économies, j’avais des sous, bien des sous… sept, je crois. Je rayonnais.

Après avoir dérangé nombre de volumes, j’annonce fièrement que je vais en acheter.

Au milieu de tous ces brochés, j’en avise un relié… mais d’un vieux ! Je l’ouvre. C’était des vers, — par un modeste, avouant qu’il a rimé « dans le goût de M. de La Fontaine !… »

Cette prétention grotesque aida-t-elle à mon choix ? Je ne sais. Mais, tout tremblant d’un acte aussi téméraire, — un premier achat ! — je demande le prix du bouquin.

— Cinq sous, me répond d’un ton ferme le marchand.

Je plonge ma main dans ma poche, et en retire mes sept sous. J’en donne cinq ; je remets les deux autres…

Puis, le tome noir sous le bras, je rentre à la maison.

— Qu’est-ce que c’est ? s’écrie gaîment mon père. Un livre !! Tiens ! tu achètes ça ?…

— Bah ! interrompt ma mère, laisse donc. J’ai idée qu’un jour il saura s’en servir.

O chère et excellente mère !!… C’est peut-être à cette réponse que je dois d’avoir aimé les livres.

Le volume entra. Un peu plus, on l’eût acclamé. Je le posai triomphalement sur un rayon. Il lui porta bonheur… Peu à peu d’autres et d’autres l’y rejoignirent.