Page:Feuillet Echec et mat.djvu/15

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LA DUCHESSE.

Autant que je pouvais l’être loin de vous, madame.


LA REINE.

Duchesse, duchesse, tu me caches quelque chose, et je t’aime trop pour ne pas voir qu’il y a un secret entre nous deux.


LA DUCHESSE.

Votre Majesté veut-elle se rappeler qu’elle-même est souvent triste et qu’elle m’a toujours refusé la confidence de cette tristesse ?


LA REINE.

Si tu m’avais donné l’exemple de la franchise…


LA DUCHESSE.

Prenez garde, madame, c’est avouer que vous aussi vous avez votre secret.


LA REINE.

Aussi ? Ah ! duchesse, vous vous trahissez. Allons un peu de confiance, ne me laisse point imaginer.


LA DUCHESSE.

Si Votre Majesté imagine, elle me forcera de deviner.


LA REINE.

Eh bien ! devine. Je suis curieuse de connaître les folies que ton imagination ira inventer.


LA DUCHESSE.

Votre Majesté m’ordonne donc de lui avouer ces folies ?


LA REINE.

Je t’en prie.


LA DUCHESSE.

Eh bien ! j’ai souvent pensé, madame, que si j’étais sur un trône, je ne surprendrais pas sans un peu de bonheur, parmi les bruyantes adorations des courtisans, quelques hommages vrais et timides adressés moins à la reine qu’à la femme. J’ai pensé que ma royauté me semblerait trop éloignée de la terre si elle était placée si haut qu’un regard d’amour ne pût venir m’y chercher ; et enfin, quoiqu’il me fût impossible de donner à un pareil amour un espoir ou un encouragement, j’ai pensé encore que je ne pourrais point haïr celui qui l’éprouverait, surtout si je voyais dans sa personne, dans son mérite ; dans son esprit, quelque point de ressemblance…


LA REINE.

Tais-toi, tais-toi, c’était lui. (Elles se lèvent.)


LA DUCHESSE.

Lui, qu’hier, au commencement de la nuit ?…


LA REINE.

Oui, et maintenant, Diana, tu n’as plus le droit de me refuser ton secret, j’attends.


LA DUCHESSE.

Ah ! Votre Majesté s’est engagée, si je devinais…


LA REINE.

Eh bien ! ma folie à moi, c’est de penser que toute mystérieuse qu’elle est, c’est une raison puissante qui t’a fait préférer à ma cour la retraite d’Herrera, dont il a fallu un ordre de moi pour t’arracher.


LA DUCHESSE.

Madame…


LA REINE.

Oui, je pense que c’est la faute d’un autre, et non la tienne, ma fière Diana, qui fait ton regard timide devant le mien, et que tu ne serais pas si discrète avec ton amie, si ton amie n’était point la femme du roi !


LA DUCHESSE.

Oh ! Votre Majesté… vous savez…


LA REINE.

Je sais tout, duchesse.


LA DUCHESSE.

M’accusez-vous, ma souveraine ?


LA REINE.

Je te plains.


LA DUCHESSE.

Non, il faut tout vous dire alors, tout vous expliquer ; car si Votre Majesté allait douter de moi !…


LA REINE.

Ingrate ! au moment où je viens de te livrer toute ma pensée.


LA DUCHESSE.

Alors, c’est pour le duc qu’il faut que je vous prie ; Votre Majesté connaît son caractère fier, irascible, railleur ; il m’aime, je crains pour lui.


LA REINE.

Attends donc, tu me rappelles que ce matin, croyant le roi dans cette chambre, j’ai entendu le ministre donner à un de ses familiers, à celui-là même avec lequel le duc s’est battu, l’ordre d’arrêter…


LA DUCHESSE.

Monsieur d’Albuquerque ?


LA REINE.

Je le crains, bien que je n’aie pas entendu le nom.


LA DUCHESSE.

Mais le ministre n’oserait de sa seule autorité… Le coup vient de plus haut.


LA REINE.

Du roi…


LA DUCHESSE.

Il est un moyen de s’en assurer.


LA REINE.

Lequel ? parle vite !


LA DUCHESSE.

C’est d’annoncer au roi que le duc doit être arrêté. Si l’ordre n’émane pas de lui, il en empêchera l’éxécution. Si au contraire…


LA REINE.

C’est bien, je vais parler au roi ; toi, préviens monsieur d’Albuquerque.


LA DUCHESSE.

Oh ! merci, merci, madame. (La reine sort.)


Scène VIII.

LA DUCHESSE, puis LE DUC.

LA DUCHESSE, s’asseyant à gauche, prend Une plume et commence à écrire sans voir le duc.

« Mon cher duc, je vous préviens que vous allez être…


LE DUC, achevant la phrase.

Arrêté ce soir, par ordre du comte-duc. Permettez-moi, madame, de vous remercier de l’intérêt que vous prenez à votre tyran.


LA DUCHESSE, qui s’est levée.

Ce n’est pas moi qu’il faut remercier, duc, c’est la reine, qui a bien voulu écouter, par intérêt pour vous, quelques mots échangés entre le duc d’Olivares et le capitaine Riubos.


LE DUC.

Oh ! oh ! madame, répétez donc ce que vous venez de dire là… Serait-ce par hasard le capitaine Riubos que le comte-duc aurait chargé de mon arrestation ?


LA DUCHESSE.

La reine le croit.


LE DUC.

Allez rejoindre la reine, madame la duchesse, et assurez-la de ma profonde reconnaissance.


LA DUCHESSE.

Mais, duc, il me semblequ’on monte l’escalier.


LE DUC.

C’est possible.


LA DUCHESSE.

Duc, c’est le capitaine Riubos et une troupe de gens armés.


LE DUC.

Bon.


LA DUCHESSE.

Je ne vous quitte pas, duc.


LE DUC.

Au contraire, laissez-moi.


LA DUCHESSE.

Que je vous laisse ?


LE DUC.

Oui, j’ai à causer avec don Riubos d’affaires secrètes. Au revoir, duchesse.


LA DUCHESSE.

Vous le voulez ?


LE DUC.

Je vous en prie.


LA DUCHESSE.

Duc, de la prudence.


LE DUC.

C’est ma vertu. Allez, duchesse. (Elle sort par la gauche.)


Scène IX.

DON RIUBOS, LE DUC, s’asseyant à ta table de droite comme s’il ne voyait pas don Riubos, qui dispose ses alguazils a toutes les issues du fond.

RIUBOS, aux alguazils.

Tenez-vous là. Monsieur le duc…


LE DUC.

Ah ! c’est vous, don Riubos. Enchanté de vous voir.