Page:Filion - À deux, 1937.djvu/104

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il vint donner un tour de clef à la porte, et me dit :

— Entre, Marie.

— Non, va dételer, lui dis-je, nous entrerons ensemble.

Je l’attendis quelques minutes en regardant les étoiles qui s’éteignaient une à une, elles seraient bientôt suivies de l’aube rose. Il revint vite, le cheval ne devait pas avoir été brossé longtemps ce matin-là.

En pénétrant dans la salle basse de plafond, aux poutres saillantes, avec cet homme qui depuis la veille était mon mari, et qui tenait ma taille, en s’avançant à la clarté vacillante d’un fanal, je sentis ma gorge se serrer ; et toute ma joie du matin se changer en crainte ; il fit jaillir du feu d’une allumette frottée à sa bottine. S’éloignant de quelques pas, il alluma la lampe à pétrole dont la mèche projeta sur les objets environnants une clarté confuse, ce n’était pas très clair, pourtant ce jet de lumière avait fait fuir toutes mes craintes folles.

Je ne te raconterai pas le bonheur des premières semaines de notre mariage. Il fut sans nuage et le bonheur n’a pas d’histoire, les riens qui le formaient te feraient rire. Mais quand j’ai commencé à regarder cette époque de ma vie à distance, quand je la regardais quelques semaines après la catastrophe, j’ai compris que lui, ne m’avait jamais aimée. J’étais rendue aveugle par mon sentiment propre qui était trop ardent. Il se montrait condescendant à mon égard, c’était tout. L’autre n’avait pas voulu de lui, il n’avait pas voulu l’attendre indéfi-