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CORRESPONDANCE

mon état habituel. Je ne suis avec personne, en aucun lieu, pas de mon pays et peut-être pas du monde. On a beau m’entourer ; moi je ne m’entoure pas. Aussi les absences que la mort m’a faites n’ont pas apporté à mon âme un état nouveau, mais l’ont perfectionné, cet état. J’étais seul au dedans ; je suis seul au dehors. Qu’ai-je ici ? Des gens qui m’aiment, et peu, une seule. Mais ce n’est pas tout que d’être aimé ! La vie ne se passe pas en effusions de tendresse. Cela est bon, cela est exquis à des moments rares et solennels. Ce qui rend les jours doux, c’est l’épanchement de l’esprit, la communion des idées, les confidences des rêves qu’on fait, de tout ce qu’on désire, de tout ce qu’on pense. Et est-il ici-bas beaucoup d’êtres qui aient seulement la même opinion sur la manière dont il faut servir un dîner ou équiper un attelage ? À plus forte raison, que n’est-ce pas dans le domaine de la pensée pure ! Et d’ailleurs j’ai remarqué ceci, — c’est un axiome que j’ai écrit quelque part et par intention avant que la pratique de ces dix derniers mois ne me l’ait confirmé : « Ce sont les gens qu’on aime le mieux qui vous font le plus souffrir. » Médite ceci et tu verras que mon intérieur n’est pas si gai que tu le penses.

Il faut que je te gronde d’une chose qui me choque et qui me scandalise, c’est du peu de souci que tu as de l’Art maintenant. De la gloire, soit, je t’approuve ; mais de l’Art, de la seule chose vraie et bonne de la vie ! Peux-tu lui comparer un amour de la terre ? Peux-tu préférer l’adoration d’une beauté relative au culte de la vraie ? Eh bien, je le dis, je n’ai que ça de bon ! (il n’y a que ça en