Page:Flaubert - Bouvard et Pécuchet, éd. Conard, 1910.djvu/389

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Alors Bouvard et Pécuchet brûlèrent de se signaler par une œuvre qui éblouirait leurs concitoyens, et ils ne trouvèrent pas autre chose que des projets d’embellissement pour Chavignolles.

Les trois quarts des maisons seraient démolies, on ferait au milieu du bourg une place monumentale, un hospice du côté de Falaise, des abattoirs sur la route de Caen et « au pas de la Vaque » une église romane et polychrome.

Pécuchet composa un lavis à l’encre de Chine, n’oubliant pas de teinter les bois en jaune, les bâtiments en rouge, et les prés en vert, car les tableaux d’un Chavignolles idéal le poursuivaient dans ses rêves ; il se retournait sur son matelas.

Bouvard, une nuit, en fut réveillé.

— Souffres-tu ?

Pécuchet balbutia :

— Haussmann m’empêche de dormir.

Vers cette époque, il reçut une lettre de Dumouchel pour savoir le prix des bains de mer de la côte normande.

— Qu’il aille se promener avec ses bains ! Est-ce que nous avons le temps d’écrire ?

Et quand ils se furent procuré une chaîne d’arpenteur, un graphomètre, un niveau d’eau et une boussole, d’autres études commencèrent.

Ils envahissaient les propriétés ; souvent les bourgeois étaient surpris de voir ces deux hommes plantant des jalons.

Bouvard et Pécuchet annonçaient d’un air tranquille leurs projets et ce qui en adviendrait.

Les habitants s’inquiétèrent, car enfin l’autorité se rangerait peut-être à leur avis ?

Quelquefois on les renvoyait brutalement.