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Page:Flaubert - L’Éducation sentimentale (1891).djvu/222

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— « Prends garde à mes papiers ! » reprit aigrement l’avocat. « D’ailleurs, c’est la troisième fois que je te défends de venir pendant mes consultations. »

Elle voulut l’embrasser.

— « Bien ! va-t’en ! file ton nœud ! »

Il la repoussait, elle eut un grand sanglot.

— « Ah ! tu m’ennuies, à la fin ! »

— « C’est que je t’aime ! »

— « Je ne demande pas qu’on m’aime, mais qu’on m’oblige ! »

Ce mot, si dur, arrêta les larmes de Clémence. Elle se planta devant la fenêtre, et y restait immobile, le front posé contre le carreau.

Son attitude et son mutisme agaçaient Deslauriers.

— « Quand tu auras fini, tu commanderas ton carrosse, n’est-ce pas ! »

Elle se retourna en sursaut.

— « Tu me renvoies ! »

— « Parfaitement ! »

Elle fixa sur lui ses grands yeux bleus, pour une dernière prière sans doute, puis croisa les deux bouts de son tartan, attendit une minute encore et s’en alla.

— « Tu devrais la rappeler », dit Frédéric.

— « Allons donc ! »

Et, comme il avait besoin de sortir, Deslauriers passa dans sa cuisine, qui était son cabinet de toilette. Il y avait sur la dalle, près d’une paire de bottes, les débris d’un maigre déjeuner, et un matelas avec une couverture était roulé par terre dans un coin.

— « Ceci te démontre », dit-il, « que je reçois peu de marquises ! On s’en passe aisément, va ! et des autres aussi. Celles qui ne coûtent rien prennent votre temps ; c’est de l’argent sous une autre forme ; or, je ne suis pas riche ! Et puis elles sont toutes si bêtes ! si bêtes ! Est-ce que tu peux causer avec une femme, toi ? » Ils se séparèrent à l’angle du pont Neuf.