Page:Flaubert - Madame Bovary, Conard, 1910.djvu/398

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envia des épaulettes, des croix, des titres. Tout cela devait lui plaire : il s’en doutait à ses habitudes dispendieuses.

Cependant Emma taisait quantité de ses extravagances, telle que l’envie d’avoir, pour l’amener à Rouen, un tilbury bleu, attelé d’un cheval anglais, et conduit par un groom en bottes à revers. C’était Justin qui lui en avait inspiré le caprice, en la suppliant de le prendre chez elle comme valet de chambre ; et, si cette privation n’atténuait pas à chaque rendez-vous le plaisir de l’arrivée, elle augmentait certainement l’amertume du retour.

Souvent lorsqu’ils parlaient ensemble de Paris, elle finissait par murmurer :

— Ah ! que nous serions bien là pour vivre !

— Ne sommes-nous pas heureux ? reprenait doucement le jeune homme, en lui passant la main sur ses bandeaux.

— Oui, c’est vrai, disait-elle, je suis folle ; embrasse-moi !

Elle était pour son mari plus charmante que jamais, lui faisait des crèmes à la pistache et jouait des valses après dîner. Il se trouvait donc le plus fortuné des mortels, et Emma vivait sans inquiétude, lorsqu’un soir, tout à coup :

— C’est Mlle Lempereur, n’est-ce pas, qui te donne des leçons ?

— Oui.

— Eh bien, je l’ai vue tantôt, reprit Charles, chez Mme Liégeard. Je lui ai parlé de toi ; elle ne te connaît pas.

Ce fut comme un coup de foudre. Cependant elle répliqua d’un air naturel :