Page:Flaubert - Madame Bovary, Conard, 1910.djvu/509

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l’initiative d’une correction, il ne la maintenait qu’avec l’approbation de Bouilhet. C’est Bouilhet qui lui écrit au sujet des corrections dernières de Madame Bovary : « Tu ne peux pas finir comme harmonie sur le mot bonheur, la période serait tronquée et si tu ne trouves rien de mieux que les truffes, mieux vaut les laisser, en dépit de la délicatesse du sentiment, qualité inférieure à la beauté du style — ; tu as bien fait d’enlever l’Introduction à la vie dévote — ; tu as rétabli les platitudes du mariage, moi j’aime ça parbleu ! mais est-ce bien prudent ? — … Si le mot Progrès de Rouen sonne dur, ou consonne dans les phrases, cherche un mot en al de la longueur de journal : le Fanal de Rouen, par exemple. Je te propose cela timidement — moi je mettrais le Progressif, etc. » C’est lui qui obtient, malgré une résistance obstinée, la suppression de trois pages où est décrit un jouet offert aux enfants de M. Homais et qui, plus tard, après la lecture de l’Éducation sentimentale, soumet à Flaubert une liste de 120 corrections et ajoute en regard du mot consommation : « n’emploie jamais ce mot-là, style de gargotier ». C’est à Bouilhet, ancien chirurgien, que Flaubert s’adresse pour les détails techniques de l’opération du pied bot, et pour ceux de la tentative de guérison projetée par Homais sur l’aveugle. Et quand, après la mort soudaine de Le Poittevin en 1848, et son diflérend avec Du Camp – qui avait eu la témérité de conseiller et de pratiquer des coupures à Madame Bovary, pour en rendre la publication possible dans la Revue de Paris, alors menacée de poursuites — Bouilhet mourut en 1869, Flaubert, profondément affligé, dit dans un moment de découragement : « J’ai perdu ma boussole, ma conscience littéraire. »

Cependant Flaubert travaillait depuis des années à la Tentation de saint Antoine. L’idée en était connue de ses amis, mais escomptant l’effet que produirait son œuvre longuement travaillée, il ne voulut la leur lire que terminée, en une fois, avant son départ pour l’Orient. En octobre 1849, Maxime Du Camp et Louis Bouilhet furent mandés à Croisset pour en entendre la lecture, qui dura plus de trente heures. Ils émirent immédiatement contre le lyrisme de cette œuvre un jugement hostile qui révolta, attrista Flaubert (voir notes de la Tentation).

Le lendemain, les trois grands amis déçus discutaient vivement dans le jardin de Croisset [1]. « Du moment, dit Du Camp, que tu as une tendance invincible au lyrisme, il faut choisir un sujet où le lyrisme serait si ridicule que tu seras forcé de te surveiller et d’y renoncer. Prends un sujet terre à terre, un de ces incidents dont la vie bourgeoise est pleine, et astreins-toi à le traiter sur un ton naturel », et Louis Bouilhet ajouta : « Pourquoi n’écrirais-tu pas l’histoire de Delamare ? » Flaubert redressa la tête, et avec joie s’écria : « Quelle idée ! »

  1. Du Camp, Souvenirs littéraires, 2 vol., Hachette, éditeur.