Page:Flaubert - Madame Bovary, Conard, 1910.djvu/555

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


ressemblants. Le pharmacien philosophe, M. Homais, qui voudrait « qu’on saignât les prêtres une fois par mois dans l’intérêt des mœurs » ; le bon Charles Bovary, « aux expansions si régulières, » qui n’embrasse sa femme qu’à de certaines heures, comme le méthodique père de Tristram Shandy, et qui, à table, nous dit l’auteur, « coupait au dessert le bouchon des bouteilles vides, se passait après manger la langue sur les dents, et faisait, en avalant sa soupe, un gloussement à chaque gorgées » ; — et tant d’autres originaux non moins fidèlement reproduits par l’impitoyable observation de M. Flaubert, Lheureux, l’usurier brocanteur, le maire Tuvache, l’abbé Bournisien, curé de l’endroit, qui se mouche « en mettant un angle de son mouchoir d’indienne entre ses dents » ; M. Binet, percepteur par état et tourneur par goût (gilet de drap noir, col de crin, pantalon gris, et en toute saison des bottes bien cirées « qui avaient deux renflements parallèles à cause de la saillie de ses orteils ») ; — puis les amoureux, notre ami Léon d’abord, le clerc de notaire, qui dit à Mme Bovary, après une longue absence : « Je m’imaginais quelquefois qu’un hasard vous amènerait. J’ai cru vous reconnaître au coin des rues… », puis M. Rodolphe Boulanger de la Huchette, un country gentleman du voisinage, grand gaillard « de tempérament brutal et d’intelligence perspicace, et qui la première fois qu’il rencontre Mme Bovary :

« Oh ! je l’aurai, s’écria-t-il en écrasant d’un coup de bâton » (voir p. 182).

Tel est le procédé de l’auteur. Il y met du sien le moins qu’il peut, ni imagination, ni émotion, ni morale. Pas une réflexion, nul commentaire ; une suprême indifférence entre le vice et la vertu. Ses héros sont ce qu’ils sont. C’est à prendre ou à laisser. Cela s’appelle une œuvre impersonnelle ; et cet excellent juge qui a le premier donné l’éveil à la critique sérieuse sur Madame Bovary dit que c’est là « une grande preuve de force ». Je crois que c’est le contraire. La force n’est pas ce qui vient de la machine ou du procédé. J’aime que l’âme de l’auteur se reflète dans son œuvre, que le peintre se réfléchisse dans sa peinture. C’est ce reflet qui est la vie, et ce qu’on appelle « l’art » n’est pas autre chose. C’est par là que Téniers, Van Ostade, Callot lui-même sont admirables. Il n’est pas nécessaire d’avoir peint la Descente de Croix ou la Transfiguration pour être un grand artiste ; une scène de cabaret y suffit, mais à une condition, c’est que l’œuvre ne sera pas la copie servile et plate, mais l’imitation ingénieuse et savante du modèle qu’on se propose.

… Ainsi, cette vérité même toute matérielle, à laquelle prétend surtout l’école de M. Flaubert, elle manque son but en le dépassant. Elle disparaît dans son excès même. La vérité morale, où est-elle ? Je sais que vous faites un roman et non un sermon ; que vous vous piquez de montrer au vrai la vie humaine, sans vous sou-