Page:Flaubert - Madame Bovary, Conard, 1910.djvu/588

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se rappelant ces comparaisons de fiancé, d’époux, d’amant céleste et de mariage éternel, qui lui faisaient éprouver comme un frisson de volupté, n’est-ce pas faire ce que j’ai appelé une peinture lascive ?

Voulez-vous Mme Bovary dans ses moindres actes, à l’état libre, sans l’amant, sans la faute. Je passe sur ce mot du lendemain, et sur cette mariée qui ne laissait rien découvrir où l’on put deviner quelque chose, il y a là déjà un tour de phrase plus qu’équivoque, mais voulez-vous savoir comment était le mari ?

Ce mari du lendemain « que l’on eût pris pour la vierge de la veille » et cette mariée « qui ne laissait rien découvrir où l’on pût deviner quelque chose. » Ce mari (p. 29) [1] qui se lève et part « le cœur plein des félicités de la nuit, l’esprit tranquille, la chair contente », s’en allant « ruminant son bonheur comme ceux qui mâchent encore après le dîner le goût des truffes qu’ils digèrent ».

Je tiens, messieurs, à vous préciser le cachet de l’œuvre littéraire de M. Flaubert, et ses coups de pinceau. Il a quelquefois des traits qui veulent dire beaucoup de choses, et ces traits ne lui coûtent rien.

Et puis, au château de la Vaubyessard, savez-vous ce qui attire les regards de cette jeune femme, ce qui frappe le plus ? C’était toujours la même chose, c’est le duc de Laverdière, amant, « disait-on, de Marie-Antoinette, entre MM. de Coigny et de Lauzun, » et sur lequel « les yeux d’Emma revenaient d’eux-mêmes, comme sur quelque chose d’extraordinaire et d’auguste il avait vécu à la cour et couché dans le lit des reines ! »

Ce n’est là qu’une parenthèse historique, dira-t-on ? Triste et inutile parenthèse ! L’histoire a pu donner des soupçons mais non donner le droit de les ériger en certitude. L’histoire a parlé du collier dans tous les romans, l’histoire a parlé de mille choses, mais ce ne sont là que des soupçons, et, je le répète, je ne sache pas qu’elle ait autorisé à transformer ces soupçons en certitude. Et quand Marie-Antoinette est morte avec la dignité d’une souveraine et le calme d’une chrétienne, ce sang versé pourrait effacer des fautes, à plus forte raison des soupçons. Mon Dieu, M. Flaubert a eu besoin d’une image frappante pour peindre son héroïne, et il a pris celle-là pour exprimer tout à la fois et les instincts pervers et l’ambition de Mme Bovary !

Mme Bovary doit très bien valser, et la voici valsant :

« Ils commencèrent lentement, puis allèrent plus vite. Ils tournaient ; tout tournait autour d’eux, les lampes, les meubles, les lambris et le parquet, comme un disque sur un pivot. En passant auprès des portes, la robe d’Emma par le bas s’ériflait au pantalon ; leurs jambes entraient l’une dans l’autre ; il bais-

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