Page:Flaubert - Madame Bovary, Conard, 1910.djvu/606

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Ce prestige de style, ces qualités littéraires resteront, ressortiront avec éclat de ces débats, mais ne pourront en aucune façon laisser prise à l’incrimination.

De retour depuis 1852, M. Gustave Flaubert a écrit et cherché à produire dans un grand cadre le résultat d’études attentives et sérieuses, le résultat de ce qu’il avait recueilli dans ses voyages.

Quel est le cadre qu’il a choisi, le sujet qu’il a pris, et comment l’a-t-il traité ? Mon client est de ceux qui n’appartiennent à aucune des écoles dont j’ai trouvé, tout à l’heure, le nom dans le réquisitoire. Mon Dieu ! il appartient à l’école réaliste, en ce sens qu’il s’attache à la réalité des choses. Il appartiendrait à l’école psychologique en ce sens que ce n’est pas la matérialité des choses qui le pousse, mais le sentiment humain, le développement des passions dans le milieu où il est placé. Il appartiendrait à l’école romantique moins peut-être qu’à toute autre, car si le romantisme apparaît dans son livre, de même que si le réalisme y apparaît, ce n’est pas par quelques expressions ironiques, jetées çà et là, que le ministère public a prises au sérieux. Ce que M. Flaubert a voulu surtout, ç’a été de prendre un sujet d’études dans la vie réelle, ç’a été de créer, de constituer des types vrais dans la classe moyenne, et d’arriver à un résultat utile. Oui, ce qui a le plus préoccupé mon client dans l’étude à laquelle il s’est livré, c’est précisément ce but utile, poursuivi en mettant en scène trois ou quatre personnages de la société actuelle, vivant dans les conditions de la vie réelle, et présentant aux yeux du lecteur le tableau vrai de ce qui se rencontre le plus souvent dans le monde.

Le ministère public résumant son opinion sur Madame Bovary, a dit : Le second titre de cet ouvrage est : Histoire des adultères d’une femme de province. Je proteste énergiquement contre ce titre. Il me prouverait à lui seul, si je ne l’avais pas senti d’un bout à l’autre de votre réquisitoire, la préoccupation sous l’empire de laquelle vous avez constamment été. Non ! le second titre de cet ouvrage n’est pas : Histoire des adultères d’une femme de province ; il est, s’il vous faut absolument un second titre : histoire de l’éducation trop souvent donnée en province ; histoire des périls auxquels elle peut conduire, histoire de la dégradation, de la friponnerie, du suicide considérés comme conséquence d’une première faute, et d’une faute amenée elle-même par de premiers torts auxquels souvent une jeune femme est entraînée ; histoire de l’éducation, histoire d’une vie déplorable dont trop souvent l’éducation est la préface. Voilà ce que M. Flaubert a voulu peindre, et non pas les adultères d’une femme de province ; vous le reconnaîtrez bientôt en parcourant l’ouvrage incriminé.

Maintenant, le ministère public a aperçu dans tout cela, par-dessus tout, la couleur lascive. S’il m’était possible de prendre le nombre des lignes du livre que le ministère public a découpées,