Page:Flaubert - Madame Bovary, Conard, 1910.djvu/617

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très malheureuse ; mais si vous avez commis cette petite faute, messieurs de la Revue assurément vous l’expiez bien aujourd’hui.

On a dit dans les bureaux : prenons garde à ce qui va suivre, quand le numéro suivant est venu, on a fait la guerre aux syllabes. Les gens des bureaux ne sont pas obligés de tout lire ; et quand ils ont vu qu’on avait écrit qu’une femme avait retiré tous ses vêtements, ils se sont effarouchés sans aller plus loin. Il est vrai qu’à la différence de nos grands maîtres, M. Flaubert ne s’est pas donné la peine de décrire l’albâtre de ses bras nus, de sa gorge, etc. Il n’a pas dit comme un poète que nous aimons :

Je vis de ses beaux flancs l’albâtre ardent et pur,
Lis, chêne, corail, roses, veines d’azur,
Telle enfin qu’autrefois tu me l’avais montrée,
De sa nudité seule embellie et parée,
Quand nos nuits s’envolaient, quand le mol oreiller
La vit sous tes baisers dormir et s’éveiller.

Il n’a rien dit de semblable à ce qu’a dit André Chénier. Mais il a dit : « Elle s’abandonna… Ses vêtements tombèrent. »

Elle s’abandonna ! Eh quoi ! toute description est donc interdite ? Mais quand on incrimine, on devrait tout lire, et M. l’Avocat impérial n’a pas tout lu. Le passage qu’il incrimine ne s’arrête pas où il s’est arrêté ; il y a le correctif que voici : « Cependant il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces lèvres balbutiantes, dans ces prunelles égarées, dans l’étreinte de ces bras quelque chose d’extrême, de vague et de lugubre qui semblait à Léon se glisser entre eux subtilement, comme pour les séparer. »

Dans les bureaux on n’a pas lu cela. M. l’Avocat impérial tout à l’heure n’y prenait pas garde. Il n’a vu que ceci : « Puis elle faisait d’un seul geste tomber ensemble tous ses vêtements, » et il s’est écrié : outrage à la morale publique ! Vraiment il est par trop facile d’accuser avec un pareil système. Dieu garde les auteurs de dictionnaires de tomber sous la main de M. l’Avocat impérial ! Quel est celui qui échapperait à une condamnation si, au moyen de découpures, non de phrases, mais de mots, on s’avisait de faire une liste de tous les mots qui pourraient offenser la morale ou la religion ?

La première pensée de mon client, qui a malheureusement rencontré de la résistance, avait été celle-ci : « Il n’y a qu’une seule chose à faire : imprimer immédiatement, non pas avec des coupures, mais dans son entier, l’œuvre telle qu’elle est sortie de mes mains, en rétablissant la scène du fiacre. » J’étais tout à fait de son avis, c’était la meilleure défense de mon client que l’impression complète de l’ouvrage avec l’indication de quelques points, sur lesquels nous aurions plus spécialement prié le tribu-