Page:Flaubert - Madame Bovary, Conard, 1910.djvu/619

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fense n’aurait pas le droit de prendre de telles allures ; elle se contentera de citer les textes tels qu’ils sont.

Et d’abord, je déclare que rien n’est plus faux que ce qu’on a dit tout à l’heure de la couleur lascive. La couleur lascive. Où donc avez-vous pris cela ? Mon client a dépeint dans Madame Bovary quelle femme ? Eh ! mon Dieu ! c’est triste à dire, mais cela est vrai, une jeune fille, née comme elles le sont presque toutes, honnête ; c’est du moins le plus grand nombre, mais bien fragiles quand l’éducation, au lieu de les fortifier, les a amollies ou jetées dans une mauvaise voie. Il a pris une jeune fille ; est-ce une nature perverse ? Non, c’est une nature impressionnable, accessible à l’exaltation.

M. l’Avocat impérial a dit : Cette jeune fille, on la présente constamment comme lascive. Mais non ! on la représente née à la campagne, née à la ferme, où elle s’occupe de tous les travaux de son père, et ou aucune espèce de lascivité n’avait pu passer dans son esprit ou dans son cœur. On la représente ensuite, au lieu de suivre la destinée qui lui appartenait tout naturellement, d’être élevée pour la ferme dans laquelle elle devait vivre ou dans un milieu analogue, on la représente sous l’autorité imprévoyante d’un père qui s’imagine de faire élever au couvent cette fille née à la ferme, qui devait épouser un fermier, un homme de la campagne. La voilà conduite dans un couvent hors de sa sphère. Il n’y a rien qui ne soit grave dans la parole du ministère public, il ne faut donc rien laisser sans réponse. Ah ! vous avez parlé de ses petits péchés en citant quelques lignes de la première livraison, vous avez dit : « Quand elle allait à confesse, elle inventait de petits péchés, afin de rester là plus longtemps, à genoux dans l’ombre… sous le chuchotement du prêtre. » Vous vous êtes déjà gravement trompé sur l’appréciation de mon client. Il n’a pas fait la faute que vous lui reprochez, l’erreur est tout entière de votre côté, d’abord sur l’âge de la jeune fille. Comme elle n’est entrée au couvent qu’à treize ans, il est évident qu’elle en avait quatorze lorsqu’elle allait à confesse. Ce n’était donc pas un enfant de dix ans comme il vous a plu de le dire, vous vous êtes trompé là-dessus matériellement. Mais je n’en suis pas sur l’invraisemblance d’un enfant de dix ans qui aime à rester au confessionnal « sous le chuchotement du prêtre ». Ce que je veux, c’est que vous lisiez les lignes qui précèdent, ce qui n’est pas facile, j’en conviens. Et voilà l’inconvénient pour nous de n’avoir pas un mémoire ; avec un mémoire nous n’aurions pas à chercher dans six volumes !

J’appelais votre attention sur ce passage, pour restituer à Madame Bovary son véritable caractère. Voulez-vous me permettre de vous dire ce qui me paraît bien grave, ce que M. Flaubert a compris et qu’il a mis en relief ? Il y a une espèce de religion qui est celle qu’on parle généralement aux jeunes filles et