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NOTES DE VOYAGES.

soient animés par des sentiments véritables ; à voir l’habit, on ne peut s’imaginer qu’il n’y ait pas de cœur. — Effet gigantesque des gens dans la coulisse. J’ai été stupéfait alors de la grandeur d’un homme. — Mais le ballet ! le ballet ! Mine de deux bourgeois figurant les invités du bal et se parlant entre eux !

De Milan à Côme, la route monte légèrement. Dans le port de Côme (qui n’est pas un port, et c’est là ce qui le rend charmant), de petites nacelles avec leurs arceaux de bois pour soutenir la tente, comme on en voit dans les keepsakes ; voilà qui est italien, qui est débraillé et coloré, je ne sais si les gondoles de Venise sont plus belles. J’aime mieux la vue d’un de ces mauvais bateaux-là que celle du plus beau vaisseau de ligne du monde. L’ensemble du lac est doux, amoureux, italien. Premiers plans escarpés, teintes chaudes des maisons ; horizon neigeux et tout bordé d’habitations exquises faites pour l’étude et pour l’amour. — Taglioni, Pasta, sur la rive gauche du lac en partant de Côme. — Villa Sommariva ; escalier de pierre descendant jusque dans l’eau pour s’embarquer dans la gondole, grands arbres, roses qui poussent sur une fontaine. — L’Amour et Psyché, de Canova : je n’ai rien regardé du reste de la galerie ; j’y suis revenu à plusieurs reprises, et à la dernière j’ai embrassé sous l’aisselle la femme pâmée qui tend vers l’Amour ses deux longs bras de marbre. Et le pied ! et la tête ! le profil ! Qu’on me le pardonne, ç’a été depuis longtemps mon seul baiser sensuel ; il était quelque chose de plus encore, j’embrassais la beauté elle-même, c’était au génie que je vouais