Page:Flaubert - Salammbô.djvu/15

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obéissant à ma voix, quand, assise sur le bord du lac, je vous jetais dans la gueule des pépins de pastèques ! Le mystère de Tanit roulait au fond de vos yeux, plus limpides que les globules des fleuves.

Et elle les appelait par leurs noms, qui étaient les noms des mois.

— Siv ! Sivan ! Tammouz, Eloul, Tischri, Schebar ! Ah ! pitié pour moi, Déesse !

Les soldats, sans comprendre ce qu’elle disait, se tassaient autour d’elle ; ils s’ébahissaient de sa parure. Elle promena sur eux un long regard épouvanté, puis s’enfonçant la tête dans les épaules en écartant les bras, elle répéta plusieurs fois :

— Qu’avez-vous fait ! qu’avez-vous fait ! Vous aviez cependant, pour vous réjouir, du pain, des viandes, de l’huile, tout le malobathre des greniers ! J’avais fait venir des bœufs d’Hécatompyle, j’avais envoyé des chasseurs dans le désert !

Sa voix s’enflait, ses joues s’empourpraient. Elle ajouta : — Où êtes-vous donc, ici ? Est-ce dans une ville conquise, ou dans le palais d’un maître ? Et quel maître ? le suffète Hamilcar mon père, serviteur des Baals ! Vos armes, rouges du sang de ses esclaves, c’est lui qui les a refusées à Lutatius ! En connaissez-vous un dans vos patries qui sache mieux conduire les batailles ? Regardez donc ! les marches de notre palais sont encombrées par nos victoires ! Continuez ! brûlez-le ! J’emporterai avec moi le génie de ma maison, mon serpent noir qui dort là-haut sur des feuilles de lotus ! Je sifflerai, il me suivra ; et, si je monte en galère, il