Page:Flaubert - Salammbô.djvu/168

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


cataractes, des brouillards couleur de sang obscurcissaient le soleil, une brise toute chargée de parfums endormait les équipages ; et à présent ils ne pouvaient rien dire, tant leur mémoire était troublée. Cependant on avait remonté les fleuves des Scythes, pénétré en Colchide, chez les Jugriens, chez les Estiens, ravi dans l’archipel quinze cents vierges et coulé bas tous les vaisseaux étrangers naviguant au-delà du cap Œstrymon, pour que le secret des routes ne fût pas connu. Le roi Ptolémée retenait l’encens de Schesbar ; Syracuse, Elathia, la Corse et les îles n’avaient rien fourni, et le vieux pilote baissa la voix pour annoncer qu’une trirème était prise à Rusicada par les Numides.

— Car ils sont avec eux, Maître.

Hamilcar fronça les sourcils ; puis il fit signe de parler au Chef des voyages, enveloppé d’une robe brune sans ceinture, et la tête prise dans une longue écharpe d’étoffe blanche qui, passant au bord de sa bouche, lui retombait par-derrière sur l’épaule.

Les caravanes étaient parties régulièrement à l’équinoxe d’hiver. Mais, de quinze cents hommes se dirigeant sur l’extrême Éthiopie avec d’excellents chameaux, des outres neuves et des provisions de toiles peintes, un seul avait reparu à Carthage, les autres étant morts de fatigue ou devenus fous par la terreur du désert ; et il disait avoir vu, bien au-delà du Harousch-Noir, après les Atarantes et le pays des grands singes, d’immenses royaumes où les moindres ustensiles sont tous en or, un fleuve couleur de lait, large comme une mer ; des forêts d’arbres bleus, des collines