Page:Flaubert - Salammbô.djvu/216

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On laissa debout tous ces cadavres crucifiés, qui semblaient sur les tombeaux autant de statues rouges, et l’exaltation gagnait jusqu’aux gens de Malqua, issus des familles autochtones et d’ordinaire indifférents aux choses de la patrie. Par reconnaissance des plaisirs qu’elle leur donnait, maintenant ils s’intéressaient à sa fortune, se sentaient Puniques ; et les Anciens trouvèrent habile d’avoir ainsi fondu dans une même vengeance le peuple entier.

La sanction des dieux n’y manqua pas ; car de tous les côtés du ciel des corbeaux s’abattirent. Ils volaient en tournant dans l’air avec de grands cris rauques, et faisaient un nuage énorme qui roulait sur soi-même continuellement. On l’apercevait de Clypéa, de Rhadès et du promontoire Hermaeum. Parfois il se crevait tout à coup, élargissant au loin ses spirales noires ; c’était un aigle qui fondait dans le milieu, puis repartait. Sur les terrasses, sur les dômes, à la pointe des obélisques et au fronton des temples, il y avait, çà et là, de gros oiseaux qui tenaient dans leur bec rougi des lambeaux humains.

A cause de l’odeur, les Carthaginois se résignèrent à délier les cadavres. On en brûla quelques-uns ; on jeta les autres à la mer, et les vagues poussées par le vent du nord, en déposèrent sur la plage, au fond du golfe, devant le camp d’Autharite.

Ce châtiment avait terrifié les Barbares, sans doute, car du haut d’Eschmoûn on les vit abattre leurs tentes, réunir leurs troupeaux, hisser leurs bagages sur des ânes, et le soir du même jour l’armée entière s’éloigna.