Page:Flaubert - Salammbô.djvu/24

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les lâches qui l’entourent. Mais tu es brave, toi ! ils t’obéiront. Commande-les ! Carthage est à nous ; jetons-nous-y !

— Non ! dit Mâtho, la malédiction de Moloch pèse sur moi. Je l’ai senti à ses yeux, et tout à l’heure j’ai vu dans un temple un bélier noir qui reculait.

Il ajouta, en regardant autour de lui :

— Où est-elle ?

Spendius comprit qu’une inquiétude immense l’occupait ; il n’osa plus parler.

Les arbres derrière eux fumaient encore ; de leurs branches noircies, des carcasses de singes à demi-brûlées tombaient de temps à autre au milieu des plats. Les soldats ivres ronflaient la bouche ouverte à côté des cadavres ; et ceux qui ne dormaient pas baissaient leur tête, éblouis par le jour. Le sol piétiné disparaissait sous des flaques rouges. Les éléphants balançaient entre les pieux de leurs parcs leurs trompes sanglantes. On apercevait dans les greniers ouverts des sacs de froment répandus, et sous la porte une ligne épaisse de chariots amoncelés par les Barbares ; les paons juchés dans les cèdres déployaient leur queue et se mettaient à crier.

Cependant l’immobilité de Mâtho étonnait Spendius, il était encore plus pâle que tout à l’heure, et, les prunelles fixes, il suivait quelque chose à l’horizon, appuyé des deux poings sur le bord de la terrasse. Spendius, en se courbant, finit par découvrir ce qu’il contemplait. Un point d’or tournait au loin dans la poussière sur la route d’Utique ; c’était le moyeu d’un char attelé de deux mulets ; un esclave courait à la tête du timon, en les tenant par