Page:Flaubert - Salammbô.djvu/283

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couvrir, et comme il s’était retiré du champ de bataille, ils se trouvaient encore dans la fosse profonde.

On les rangea par terre, dans un endroit aplati. Des sentinelles firent un cercle autour d’eux, et on laissa les femmes entrer, par trente ou quarante successivement. Voulant profiter du peu de temps qu’on leur donnait, elles couraient de l’un à l’autre, incertaines, palpitantes ; puis, inclinées sur ces pauvres corps, elles les frappaient à tour de bras comme des lavandières qui battent des linges ; en hurlant le nom de leurs époux, elles les déchiraient sous leurs ongles ; elles leur crevèrent les yeux avec les aiguilles de leurs chevelures. Les hommes y vinrent ensuite, et ils les suppliciaient depuis les pieds, qu’ils coupaient aux chevilles, jusqu’au front, dont ils levaient des couronnes de peau pour se mettre sur la tête. Les Mangeurs de choses immondes furent atroces dans leurs imaginations. Ils envenimaient les blessures en y versant de la poussière, du vinaigre, des éclats de poterie : d’autres attendaient derrière eux ; le sang coulait et ils se réjouissaient comme font les vendangeurs autour des cuves fumantes.

Cependant Mâtho était assis par terre, à la place même où il se trouvait quand la bataille avait fini, les coudes sur les genoux, les tempes dans les mains ; il ne voyait rien, n’entendait rien, ne pensait plus.

Aux hurlements de joie que la foule poussait, il releva la tête. Devant lui, un lambeau de toile accroché à une perche, et qui traînait par le bas, abritait confusément des corbeilles, des tapis, une peau de lion. Il reconnut sa tente ; et ses yeux s’at-