Page:Flaubert - Salammbô.djvu/302

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il avait fait la première fois, en s’aidant d’une corde et d’un harpon. Puis, quand il fut en haut, près du cadavre, il la laissa retomber. Le Baléare y attacha un pic avec un maillet et s’en retourna.

Les trompettes ne sonnaient plus. Tout maintenant était tranquille. Spendius avait soulevé une des dalles, était entré dans l’eau, et l’avait refermée sur lui.

En calculant la distance d’après le nombre de ses pas, il arriva juste à l’endroit où il avait remarqué une fissure oblique ; et, pendant trois heures, jusqu’au matin, il travailla d’une façon continue, furieuse, respirant à peine par les interstices des dalles supérieures, assailli d’angoisses et vingt fois croyant mourir. Enfin, on entendit un craquement ; une pierre énorme, en ricochant sur les arcs inférieurs, roula jusqu’en bas, et tout à coup, une cataracte, un fleuve entier tomba du ciel dans la plaine. L’aqueduc, coupé par le milieu, se déversait. C’était la mort pour Carthage, et la victoire pour les Barbares.

En un instant, les Carthaginois réveillés apparurent sur les murailles, sur les maisons, sur les temples. Les Barbares se poussaient, criaient. Ils dansaient en délire autour de la grande chute d’eau, et, dans l’extravagance de leur joie, venaient s’y mouiller la tête.

On aperçut au sommet de l’aqueduc un homme avec une tunique brune, déchirée. Il se tenait penché tout au bord, les deux mains sur les hanches, et il regardait en bas, sous lui, comme étonné de son œuvre.

Puis il se redressa. Il parcourut l’horizon d’un air superbe qui semblait dire : « Tout cela mainte-